Bande dessinée

Lou Lubie

Racines

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Chronique de Sarah Gastel

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Avec Racines, Lou Lubie démêle l’histoire culturelle, sociale et politique du cheveu afro à travers le récit de vie de Rosa, confrontée à la dictature des cheveux lisses. Un roman graphique drôle et passionnant même si l’on ne se sent pas au premier abord concerné par le sujet.

Métisse réunionnaise, née de parents créoles à La Réunion, Rose a la peau blanche et les cheveux crépus. Et déteste la texture de cette tignasse indomptable qui l’oblige dès l’enfance à se lever une demi-heure plus tôt tous les matins pour une séance de démêlage orchestrée par sa mère. À l’école, les moqueries fusent et Rose rêve d’avoir les cheveux lisses de son idole Avril Lavigne et des Zoreils, métropolitains vivant sur l’île. En grandissant, elle s’inflige une discipline capillaire invivable qui s’intensifie lorsqu’elle débarque à Paris, après le bac, pour poursuivre ses études de littérature. Tissage, défrisage, tressage, elle pousse la porte des salons de coiffure afro du quartier Château-d’Eau, découvre de nouveaux procédés et se met à dépenser des fortunes pour ses cheveux. Puis, progressivement, Rose prend conscience du miroir déformant qu’est la dysmorphophobie et comprend que cette obsession n’est pas un cas isolé. À travers le portrait de son héroïne, prête à tout pour se conformer aux normes sociales, quitte à gommer son identité créole, ici très documentée, Lou Lubie raconte une histoire du cheveu afro, indissociable des problématiques du racisme et du sexisme. L’autrice rapporte des données scientifiques sur la kératine, fait un point historique sur l’injonction au défrisage provenant des systèmes historiques de domination (l’esclavagisme et le colonialisme), rappelle le coût et les risques sanitaires des produits utilisés, raconte l’industrie du cheveu afro et le marché des extensions capillaires, épingle la taxe rose (pratique commerciale qui consiste à augmenter le prix des produits destinés aux femmes) ou encore les écoles de coiffure qui ne formaient pas ses élèves aux cheveux bouclés, frisés ou crépus jusqu’en 2023, alors que 20% de la population a ce type de cheveu. Après Goupil ou face (qui explorait le sujet des troubles bipolaires), Et à la fin ils meurent (sur l’éthique des contes de fées) ou encore Comme un oiseau dans un bocal (sur les surdoués), Lou Lubie fait de nouveau mouche en entrelaçant astucieusement fiction et vulgarisation, humour et tendresse. Quelques mois après l’adoption d’une proposition de loi contre les discriminations capillaires, Racines, magnifique récit d’émancipation et d’acceptation de soi, aux dessins énergiques et ronds, à la mise en page dynamique, est plus que jamais d’actualité. Une réussite à mettre entre les mains de tous les lecteurs et lectrices dès le lycée.

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