Chronique Marathon de Nicolas Debon

Sarah Gastel Librairie Terre des livres (Lyon)

Août 1928. Quand, au terme de 2 heures, 32 minutes et 57 secondes d'effort, El Ouafi Boughéra remporte la prestigieuse épreuve du marathon lors des Jeux olympiques d'Amsterdam, la surprise est immense.

 

Sur les pas d’El Ouafi Boughéra, Français d’origine algérienne et champion olympique oublié, Nicolas Debon livre un récit dessiné à hauteur d’homme, le temps d’une course mythique. Une aventure humaine graphiquement grandiose qui rappelle une page indispensable de notre histoire coloniale.

Après avoir fait revivre les pionniers de La Grande Boucle et de l’alpinisme dans Le Tour des géants (Dargaud, 2009) et L’Invention du vide (Dargaud, 2012), Nicolas Debon – également auteur de L’Essai (Dargaud, 2015) qui raconte l'histoire vraie d'une colonie anarchiste installée dans les Ardennes en 1903 – croque un autre récit de dépassement de soi, effacé des mémoires du sport français, à travers l’aventure olympique d'El Ouafi Boughéra. En 1928, l’athlète, manœuvre aux usines Renault de Boulogne-Billancourt, qui a combattu pendant la Première Guerre mondiale dans le 25e régiment de tirailleurs algériens, déjoue tous les pronostics en franchissant le premier la ligne d’arrivée du marathon olympique. Une première pour un sportif venant du continent africain. Après cet exploit, ce dernier tombe en disgrâce et trouve la mort au cours d’une fusillade dans un bar de Saint-Denis en 1959. Autant d’éléments biographiques présents dans le dossier final que l’auteur n’exploite pas dans sa totalité pour mieux saisir sur le vif et immortaliser en pleine gloire cet homme tombé dans l’oubli. Si l’usage politique des Jeux olympiques, la colonisation française de l’Algérie et le statut d’indigène du marathonien sont présents en toile de fond, le parti pris de Nicolas Debon est d’esquisser les contours d’un homme en s’attachant à ses foulées. Le rendu est saisissant. Avec un graphisme dominé par le bleu et le sépia, jouant des ombres et des lumières, l’auteur restitue le martèlement des pas, la moindre inflexion de rythme, le temps qui s’égrène, les duels entre équipes, le vent, adversaire redoutable, la vision rétrécie par l’effort et le calvaire des marathoniens. Les planches, réalistes et impressionnistes, saisissent à merveille le contraste entre les corps en mouvement qui se désagrègent sous la chaleur et les espaces parcourus. Les souvenirs du coureur et les paysages se répondent dans un habile jeu d’échos. Le lecteur, comme s’il se trouvait à bord de l’autocar de presse, roule dans les pas de cet homme qui court pour un pays qui n’est pas vraiment le sien. Qui regarde presque avec étonnement le coq sur sa poitrine. Et dont les pensées sondées par une voix off poussent le lecteur à deviner les informulés de l’Histoire qui s’écrit. À la manière d’un reportage journalistique illustré, Marathon est un roman graphique virtuose tout en sensations, qui donne à lire une destinée bouleversante, amèrement symbolique d’une époque.

 

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