Entretien Autobiographie en mouvement de Deborah Levy

Sarah Gastel Librairie Terre des livres (Lyon)

Créées en 2011, les excellentes Éditions du Sous-sol, qui fêtent leurs 10 ans, rassemblent dans un coffret les trois tomes de l’« autobiographie vivante » de l’écrivaine anglaise Deborah Levy. Qu’est-ce qu’être une femme aujourd’hui ? Une Recherche au féminin lumineuse et envoûtante.

Dès leur parution en France en 2020, Ce que je ne veux pas savoir et Le Coût de la vie deviennent des succès en librairie et décrochent le prix Femina étranger. État des lieux vient de paraître. Dans votre vie d'autrice, quelle place tient cette trilogie ?

Deborah Levy - Ces livres sont très importants pour moi. J’ai trouvé dans cette trilogie une voix intime que je n’avais jamais utilisée dans mes écrits précédents. Il y a une citation d’À la recherche du temps perdu de Proust qui résume ce que j’espérais réaliser : « Les idées sont des succédanés des chagrins ; au moment où ceux-ci se changent en idées, ils perdent une partie de leur action nocive sur notre cœur »[1]. J’ai écrit ces trois livres avec cette idée en tête.

 

Qu'entendez-vous par l'expression « autobiographie vivante » ?

D. L. - La plupart des autobiographies que j’ai lues relatent généralement toute la vie d’une personne, mais je n’écris que des parties, soigneusement choisies, de la vie d’une femme telle qu’elle la vit. Ces livres sont écrits sous la pluie, les rayons de soleil ou la neige et sont écrits au présent, tourné vers l’avenir.

 

Vous pensez votre vie par le prisme des lieux. Dans le dernier volet de la trilogie, État des lieux, vous poursuivez votre réflexion sur l'espace à soi. Avez-vous trouvé cet endroit où vous pouvez vous entendre penser ? Et comment le préserver ?

D. L. - Une écrivaine s’entend penser tout le temps, partout, dans le bus, sous la douche, sur le chemin de la boulangerie. Peut-être qu’il est préférable de ne pas tomber amoureux d’une écrivaine car elle a toujours rendez-vous avec son prochain livre. Il y a quelques endroits où j’aime écrire. Le premier est en Grèce où le chant des cigales me tient compagnie. J’aime beaucoup mon appartement à Londres, même si je m’en plains toujours dans mes livres. C’est le seul endroit de ma vie d’adulte que j’ai aménagé pour me faire plaisir. C'est plus subversif qu'il n'y paraît : il faut parfois que je me batte avec moi-même pour accepter ce que je veux vraiment, plutôt que ce que je pense que je devrais vouloir. Et quand je trouverai ma maison de rêve, avec balcons et mimosas, je vous tiendrai au courant.

 

Face aux représentations normées du féminin, vous opposez de nombreuses artistes féminines qui s'émancipent du récit sociétal. Dans cette confrérie de modèles inspirants, quel est celui qui vous ressemble le plus ?

D. L. - Je ne ressemble exactement à aucune d’entre elles même si la richesse de leur intellect et leur façon de vivre leur vie m’ont inspirée et donné du courage. Par exemple, que Virginia Woolf, très élégante et drôle malgré les difficultés de sa vie, fumait du grossier tabac à rouler et achetait, avec son tout premier chèque gagné en écrivant la critique d’un livre, un chat persan, cela veut dire beaucoup pour moi. Et j’aime penser à Marguerite Duras, écrivant dans sa dernière maison, et comment cette dernière lui donnait stabilité et plaisir. Je pense aussi souvent à Louise Bourgeois qui, lorsqu’elle était âgée, réalisait de très grandes sculptures malgré sa petite taille.

 

Vous convoquez la figure mythologique de Méduse « qui renvoie le regard masculin au lieu de s'en détourner ». Voir et regarder au lieu d'être vue. Est-ce de cette façon qu'on échappe à sa condition féminine ?

D. L. - Les femmes ont tant été imaginées par le regard que leur jette la société qu’elles peuvent devenir absentes à leurs propres yeux. Dans ces livres, j’accorde beaucoup d’importance à la subjectivité et au désir féminins. C’est un sujet pour la vie de tous les jours, pour la littérature et pour l’Histoire de l’art : si l’on ne peut pas se voir soi, il est difficile d’être visible pour les autres.

 

À propos du livre

Il y a dans ces récits les trajectoires mouvantes et les réinventions permanentes de la vie, les embuscades du quotidien et les souvenances du passé. La recherche continue d’une place dans le monde et d’un espace à soi, cœur de la trilogie. Sous le compagnonnage intellectuel d’artistes chères à son cœur telles que Virginia Woolf, Georgia O’Keeffe et Céline Sciamma, Deborah Levy réfléchit aux « bonnes choses » de l’existence, à la maternité et au vieillissement du corps. Elle interroge ce que signifie écrire un personnage féminin et les sortilèges de l’imagination. Habitées par une grâce inégalable et un art consommé de l’espièglerie, ses deux décennies d’expérience féminine, merveilleusement traduites par Céline Leroy, agrandissent nos espaces intérieurs et nous remémorent que la liberté n’est jamais gratuite. L’on souhaite les partager avec toutes les personnes qui nous sont précieuses.

 


[1]

                Le Temps retrouvé

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