Chronique Homo detritus de Baptiste Monsaingeon

Jérémie Banel Librairie du MuCEM (Marseille)

Membre du conseil scientifique de l’exposition « Vies d’ordures »*, Baptiste Monsaingeon livre ici une étude ample de notre rapport aux déchets, dépassant la question de leur « traitement » pour évoquer celle, finalement bien plus centrale, de ce qu’ils disent de nous et de notre façon d’envisager le monde et son fonctionnement.

Ils sont les « impensés » de la croissance si chèrement recherchée aux quatre coins du globe. « Invisibilisés » dès qu’ils quittent nos villes, tout a été fait pour nous faire oublier leur matérialité, mais aussi leur origine et leur devenir. Revenant à la fois sur l’histoire des rejets – puis l’invention du déchet en tant que tel, concept né à la fin du siècle précédent –, et sur la perception de la saleté qui en est issue, l’auteur démontre ainsi que la question actuelle du recyclage, devenue si centrale est une illusion. La gestion managériale du problème ne peut, par définition, le résoudre puisque les multinationales qui œuvrent dans le secteur n’y ont pas intérêt. On est ainsi passé de sociétés au sein desquelles le déchet était une charge pour la collectivité (qu’elle pouvait choisir d’utiliser au mieux pour le bien commun), à des déchets qui deviennent une ressource pour des grands groupes qui se partagent le gâteau, particulièrement lucratif. Contrairement au discours ambiant de réduction des déchets, ceux qui opèrent dans ce secteur en ont un besoin vital pour continuer à en tirer des bénéfices. Réduit à un produit à trier par le citoyen (soi-disant) responsable, le déchet est ainsi complètement déconnecté de la crise globale environnementale qui s’apprête à nous submerger. À l’autre bout du spectre, la démarche (positive à bien des égards) du mode de vie « zéro déchet » et la promesse d’une économie circulaire durable et vertueuse (mais totalement utopique) participent elles aussi à ce même déni de réalité, et servent in fine les intérêts des tenants de la croissance verte : pendant la catastrophe, les affaires continuent ! À l’instar des autres titres de la collection « Anthropocène »** qui propose une lecture globale et sans concessions des problématiques environnementales, Homo detritus questionne et provoque par les idées reçues qu’il remet en cause. Invitant à considérer avec attention les différents choix effectués par nos sociétés pour gérer leurs rejets divers, et mettant en évidence les enjeux financiers qui ont souvent dicté ces mêmes choix, il propose un autre itinéraire : au lieu de courir après une impossible gestion « propre » et « citoyenne » de nos poubelles, c’est tout notre rapport à la consommation qu’il faut revoir. Nos environnements immédiats, sains, aseptisés et qui sentent bon la lavande nous font oublier tout ce que nous détruisons par ailleurs. S’il n’est évidemment pas question de glorifier la saleté ou d’inciter à arrêter d’essayer d’avoir une démarche plus responsable, il est aussi salutaire, comme le fait Baptiste Monsaingeon, de nous rappeler que « mettre l’accent sur les “petits gestes” évacue aussi la question du choix ». La crise détritique que nous traversons ne pourra être surmontée qu’à condition de ne pas espérer l’enfouir sous le couvercle de nos poubelles.

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