Chronique En France de Florence Aubenas

Jérémie Banel Librairie du MuCEM (Marseille)

Florence Aubenas prolonge son exploration de la France dite « d’en bas ». Compilation de ses articles parus depuis 2012 dans le journal Le Monde, En France relate au plus près ces vies souvent chaotiques, avec toute l’empathie dont elle sait faire preuve. Un kaléidoscope qui vaut mille discours creux et convenus.

Il est toujours difficile de parler « à la place » des autres sans trahir ni interpréter. Florence Aubenas possède cette qualité rare. Depuis Le Quai de Ouistreham, paru en 2010 (disponible en Points), on connaît son goût et son talent pour le journalisme de terrain « social », auquel elle se consacre sans retenue. Elle est justement retournée ces dernières années à la rencontre de ceux qu’on entend peu, ou qu’on n’écoute tout simplement pas. Pour les interviewer, elle a sillonné la France, a vécu avec eux les petits matins gris et les longues nuits blanches. On l’imagine présente, curieuse de comprendre, discrète, afin de ne jamais s’immiscer où risquer de perdre en spontanéité, toujours prête à saisir ce moment où l’armure se fend. Sans les cataloguer ni les caricaturer comme le font les grands médias, la journaliste donne la parole à ceux qu’elle rencontre. Organisé autour de trois thèmes, « En campagne », qui traite à la fois des campagnes électorales et de la vie dans le monde rural, « Au camping », immersion dans le campement sauvage et quasi autonome de Piémanson, en Camargue, et « Une jeunesse française », ce recueil est un formidable témoignage qui jamais ne verse dans le voyeurisme ou le jugement. Des protagonistes des entretiens, on ne saura que le strict nécessaire. Ce que Florence Aubenas souhaite mettre en avant, c’est leur ressenti, souvent brut et toujours sincère. C’est pourquoi elle se garde bien de donner son avis ou de proposer elle-même des explications ou des justifications. On touche ainsi du doigt la réalité du quotidien, chaque entretien étant une histoire en soi, condensée au maximum. Ce sont donc à la fois des drames et des difficultés, des incompréhensions, beaucoup de rêves et plus encore de désillusions, que l’on vit à travers ces instantanés. Et par le truchement de cette cinquantaine d’articles, soit autant de parcours et de portraits, c’est un panorama de la société qui s’écrit sous nos yeux. Tous les sujets de ces deux dernières années y passent, de « l’affaire » Leonarda au mariage pour tous, en passant par la percée du Front National, épouvantail pour certains, remède à tous les maux pour d’autres. La crise et le déclassement social, tout autant que la peur qu’ils suscitent, sont au cœur de ces tranches de vie innervées par le politique, mais dont les hommes politiques sont, à quelques exceptions près, les grands absents. Et si aucune solution « miracle » n’apparaît à l’issue du livre, un tel état des lieux est, à plus d’un titre, salutaire. Il est une illustration de l’apport essentiel du journalisme pour dire le monde, surtout quand il est porté par une écriture aussi limpide, juste et, par-dessus tout, profondément humaine. On sait depuis Camus, lui-même journaliste avant d’être auteur, que « mal nommer les choses, c’est ajouter à la misère du monde ». Florence Aubenas démontre ici l’importance de bien nommer ces choses, afin de mieux les comprendre. Ou comment faire du journalisme engagé sans laisser paraître un quelconque parti pris.

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