Dossier De la censure de Robert Darnton

Jérémie Banel Librairie du MuCEM (Marseille)

Deux titres de Robert Darnton paraissent simultanément cet automne, issus de ses recherches sur la censure : L’Affaire des Quatorze dans la France de Louis XV et De la censure, essai consacré aux différentes formes que celle-ci peut revêtir, à travers trois cas précis.

Directeur de la Bibliothèque d’Harvard, Robert Darnton maîtrise sur le bout des doigts l’analyse et le traitement des archives. Il lui a fallu en consulter des milliers pour produire ces deux titres, qui procèdent de deux raisonnements différents, mais gagnent évidemment à être lus ensemble. Si L’Affaire des Quatorze se place dans un registre plus technique, De la censure est une réflexion plus générale et théorique sur l’esprit de la censure et ses différentes modalités d’application. Les « 14 », ce sont quatorze Parisiens reconnus coupables en 1749 d’avoir diffusé, chanté et écrit six poèmes considérés comme séditieux. Ils sont surtout la base de la démonstration de Robert Darnton sur la circulation de l’information d’une couche à l’autre de la population, des intrigues de Versailles à la plèbe des faubourgs. Des poèmes transposés sur des airs populaires, faciles à mémoriser, deviennent ainsi les supports d’une forme d’« opinion publique », mais aussi les relais des jeux de pouvoir à la cour. Rendre vivant ce qui, par définition doit être dissimulé car interdit par le pouvoir, n’est pas la moindre des qualités de ce livre. C’est aussi le tableau d’une « société de l’information » dont les canaux sont évidemment très différents de ceux que nous connaissons. La France du xviiie siècle est également l’objet de la première partie de De la censure : on y découvre le commerce du livre soumis à l’attribution des privilèges royaux. Là aussi, on voit qu’en marge des réseaux officiels, dans une zone grise où censeurs, auteurs et libraires-éditeurs cohabitent et collaborent, les livres et les idées circulent, entre autorisations formelles, tolérance, et clandestinité totale. Bien sûr, le pouvoir veille et sait être ferme pour préserver ses intérêts… et les risques encourus peuvent être énormes. Pratiques et enjeux philosophiques différents sont à l’œuvre dans la deuxième partie, consacrée à l’Inde britannique. La confrontation entre la liberté d’expression comme principe politique et son application concrète à une population soumise – et soupçonnée d’insoumission – est au cœur de la réflexion. Robert Darnton montre très clairement les contorsions et détours juridiques et littéraires auxquels sont contraints juges et censeurs pour contrôler la production, sans en avoir l’air. Il n’en reste pas moins que la littérature des « natifs », spécialement dans leur langue maternelle, a fait l’objet d’une surveillance et d’un contrôle spécifiques, bien plus poussés que la production métropolitaine. Pour finir, c’est l’Allemagne de l’Est que nous présente Robert Darnton, sa bureaucratie et son fichage systématique. La censure prend, dans ce cas précis, la forme d’une planification et d’un contrôle étatique complet sur les publications, qui s’appuie sur un subtil jeu de menaces/récompenses destiné à susciter la plus efficace des censures : celle exercée par les écrivains sur leur propre production. Deux livres comme un hommage à tous ceux qui ont, de tout temps, risqué leur vie pour diffuser des idées, associé à une forme d’avertissement : même douce, même animée des meilleures intentions et quelle que soit la forme technologique qu’elle peut prendre, la censure est un risque perpétuel contre lequel il faut rester vigilant.

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