Chronique Mauvais sang ne saurait mentir de Walter Kirn

JÉRÔME DEJEAN, Librairie Sauramps, Montpellier

Mauvais sang ne saurait mentir se présente tour à tour comme une investigation journalistique palpitante, un vertigineux polar, une confession sans fard et une subtile réflexion sur notre propre crédu-lité. Un roman-enquête en quête de soi-même enthousiasmant !

 

Tout commence à l’été 1998 dans le Montana. Walter Kirn est un journaliste et écrivain en panne d’inspiration, confronté à une foule de questions. Sur sa carrière qui semble à l’arrêt, sur son mariage qui bât de l’aile avec une femme beaucoup plus jeune. Il veut prendre l’air et à besoin désespérément d’argent. L’auteur accepte donc de convoyer Shelby, une petite chienne estropiée recueillie par la SPA locale. S’ensuit un périple hilarant en voiture jusqu’à New York où l’attend le futur propriétaire de l’animal, qui vient tout juste de l’adopter par Internet. Ainsi Walter Kirn fait la connaissance de Clark Rockefeller, jeune privilégié excentrique, conseiller financier de haut vol et descendant de la fameuse famille dont un quartier porte le nom à Manhattan. L’auteur ne percevra pas grand-chose : 500 dollars, à peine les frais de l’expédition, mais il va gagner un ami. Un étrange comparse qui ressurgit par intermittence dans la vie du journaliste pendant une dizaine d’années. En 2008, suite à son divorce récent, Clark enlève sa fille et, au bout d’une course-poursuite relayée par les médias, il est arrêté. L’Amérique et l’auteur découvrent alors médusés l’existence de Christian Gerharstreiter, ressortissant allemand aux multiples identités et à multiples facettes : escroc et usurpateur impliqué dans le meurtre d’un jeune homme au milieu des années 1980 en Californie. À l’époque, il est le baronnet anglais Christopher Chichester. Il est jugé en 2013 et condamné à la prison à perpétuité.
Les figures tutélaires de Jay Gatsby et du talentueux M. Ripley planent sur Mauvais sang ne saurait mentir. L’ouvrage s’ouvre d’ailleurs sur deux citations de Fitzgerald et de Highsmith. Mais si les deux romans éponymes s’attardent sur la personnalité de l’imposteur, Walter Kirn va bien au-delà. Car même s’il est question d’usurpation d’identité, de mensonges et de meurtre, c’est surtout un portrait sans fard de lui-même, le berné, le trompé, qui se dessine au fil des pages. Un roman-enquête d’une franchise absolue, où l’auteur interroge son acharnement à ne pas voir l’évidence alors que tout semble lui prouver le contraire. C’est une confession qui nous interpelle sur cette volonté de croire, en dépit des doutes et des preuves contradictoires. Le livre devient une réflexion plus générale sur notre société du spectacle, celle qui préfère croire aux apparences, se nourrir de la mise en scène de l’information et de ses propres mensonges. Il y a d’ailleurs une étrange résonance avec les différents scandales de ces quinze dernières années médiatiques. L’affaire Clinton-Lewinsky, puis le scandale Madoff en 2008, au moment de l’arrestation de Clark, en sont deux exemples. Remarquablement traduite par Éric Chédaille, la prose introspective de Walter Kirn est alternativement drôle, intelligente, ciselée et glaçante. Elle fait d’une interrogation personnelle et sincère, une réflexion universelle sur notre besoin de croire et d’inventer, ce qui est l’essence même de la littérature.

 

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