Chronique Le Grand Jeu de Graham Swift

Stanislas Rigot Librairie Lamartine (Paris)

Quatre ans après son magnifique Le Dimanche des mères (à lire ou relire de toute urgence en Folio), Graham Swift revient avec Le Grand Jeu. La magie, dans tous les sens du terme, opère à nouveau avec une rare élégance le long de cette bouleversante histoire d'amour au pluriel.

Alors que les années 1950 tirent paresseusement leur révérence, à Brighton, station balnéaire familiale du Sud de l'Angleterre, Jack Robbins affine son personnage de « Monsieur-Loyal-tout-sourire », présentant, la bonne réplique et la bonne chanson aux lèvres, en apparence sûr de son charme, un spectacle qui aligne divers numéros de cabaret pour le plus grand plaisir des vacanciers. Après avoir décroché cette place, il avait invité son ami Ronnie Dean à venir le rejoindre pour une deuxième saison. Ils s'étaient rencontrés à l'armée, avaient sympathisé et, par la suite, avaient essayé de monter sans succès un spectacle où les indéniables talents de comédien et de chanteur du premier eurent du mal à s'accorder à ceux du second, qui lui était versé dans la magie. Mais ils étaient restés amis et lorsque Jack appela Ronnie, la seule condition qu'il avait posée était que Ronnie se trouve une assistante. C'est ainsi que ce dernier était arrivé en ville avec Evie, séduisante jeune fille à la plastique taillée pour le rôle et qui, bien qu'incapable de chanter juste ou de jouer la comédie, s'était révélée être la femme de la situation, notamment par ses capacités à tenir la scène et à se faire couper en deux avec grâce. Sous les pseudonymes de Jack Robinson, Pablo le magnifique et Eve, ils ne tardèrent pas à devenir les étoiles de ces soirées, et le numéro de magie gagna le statut d'attraction vedette, celle dont la ville parle – le fait qu'Evie ait accepté la demande en fiançailles de Ronnie ne faisant qu'ajouter au charme de la situation. Mais dans le décor plus vrai que nature d'une Angleterre qui digère comme elle peut les conséquences de la Seconde Guerre mondiale, Graham Swift tisse une toile désarmante de beauté où, avec aisance (celle-ci tenant d'ailleurs elle-même de la magie), il entremêle passé et présent, orchestrant les flux et reflux de la mémoire des personnages qui finissent par dessiner un chœur. Un chœur qui nous racontera en descendant, au plus profond de chacun, ces illusions qui font nos vies. Serti dans une remarquable économie de moyen – Le Grand Jeu affiche 185 petites pages mais semble en contenir des centaines, tant la précision et la richesse du récit confèrent à celles-ci prestance et densité –, ce roman désigne avec son apparente et trompeuse modestie une fois encore son auteur comme un incontournable d'une scène littéraire britannique bien vivace, aux côtés de Jonathan Coe ou de Ian McEwan. Standing ovation, pas moins.

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