Entretien Le Groupe de Jean-Philippe Blondel

Madeline Roth Librairie L’Eau vive (Avignon)

Dix adolescents et deux adultes qui se retrouvent, durant six mois, pour écrire. Deux enseignants qui vont sortir de leur rôle habituel et jouer les capitaines d’un navire. Le Groupe raconte cette aventure et dépeint, avec une émotion rare, ce qui peut se jouer, à travers l’écriture, dans la construction de soi.

Ils s’appellent Léo, Nina, Émeline ou Maxime. Ils sont en terminale et ont relevé le défi de se retrouver, de janvier à mai, dans une salle qui ne ressemble pas à une salle de classe. L’objectif : écrire. Des séances d’une heure, autour d’exercices qui vont les amener, chacun, à dévoiler un peu de leur vie, de leur intimité. On aime depuis des années l’habileté de Jean-Philippe Blondel à aborder dans ses livres ce qui fait le sel de la vie : les rencontres – amicales, amoureuses –, la famille, les quêtes incessantes, l’identité. La magie opère une fois de plus dans ce texte qui se lit d’une traite, où l’on a le sentiment d’être aux côtés des personnages dans cette salle. C’est par le biais de leurs écrits que l’on rencontre Léo ou bien Nina, ainsi que les deux adultes qui les accompagnent et qui se placent ici à hauteur d’adolescence. « Dans notre monde clos – des tremblements de terre intimes, des rébellions contre l’autorité, des révélations, des confirmations. Des chemins qui se dessinent. »

 

PAGE — Le Groupe est un livre résolument à part dans votre œuvre. Vous dites, dans le prologue, que vous avez hésité à mener ces ateliers d’écriture. Avez-vous également hésité à publier ce texte ? À quel moment l’idée de la publication s’est-elle imposée ?
Jean-Philippe Blondel — En fait, je ne pense pas que ce roman soit à part dans mon œuvre. Il est une sorte d’aboutissement, au contraire, quand on pense que le premier roman que j’ai publié, Accès direct à la plage, était un texte choral où se croisaient vingt-trois narrateurs, et que G229 parlait de mon expérience en tant que professeur. J’avais très envie d’offrir aux élèves la possibilité de participer à un atelier d’écriture. Je ne savais pas ce que cela allait donner. La rédaction de ce texte est devenue une évidence lors de la dernière séance, parce qu’il fallait qu’il reste quelque chose de ces rendez-vous hebdomadaires. Mais je savais aussi que je ne devais pas utiliser leurs textes, qui restent leurs propriétés. Il fallait que je compose des personnages, que ce livre soit un roman, et qu’au centre se trouve ce qui fait la force de l’écriture : sa capacité à faire tomber les masques.

P. — Ce qui se joue dans cet atelier dépasse de loin l’exercice d’écriture, c’est une entrée dans l’intimité des adolescents, leur histoire, leur vie. Vous écrivez que vous étiez « terrifié ». De leur tendre un miroir ? De celui qu’ils vous tendraient en retour ?
J.-P. B. — C’est ainsi que je conçois un atelier d’écriture. Il ne s’agit pas de jouer ni de biaiser. Et c’est en ça que j’ai énormément de respect pour ces adolescents qui n’ont pas cherché à tricher. Ils ont écrit sans barrières – contrairement à beaucoup d’adultes. Un atelier d’écriture, comme un livre, comme un film, ça doit remuer les tripes, sinon ça ne sert à rien. Si quelqu’un sortait d’un atelier d’écriture que j’animerais en disant : « C’était tranquille », ou : « C’était cool », je penserais que j’ai raté le coche. L’écriture révèle, un point c’est tout. C’est sa grande force. Je n’étais pas terrifié, non. François Roussel l’est (vous voyez que c’est difficile de distinguer le narrateur et l’auteur ! – c’est parce que ce que j’aime par-dessus tout, c’est jouer avec les lignes, dans tous les sens de l’expression). Moi, j’étais prêt. J’avais seulement une angoisse sur la qualité de leurs écrits. Je savais de quoi ils étaient capables, parce que je lisais leurs productions en anglais et que je les observais depuis deux ans, mais je ne savais pas s’ils oseraient occuper le territoire de l’intime. J’avais tort. Ils l’ont fait de façon magnifique.

P. — La plupart de vos livres, qu’ils soient pour adultes ou adolescents, questionnent souvent le rapport au temps qui passe, l’importance des rencontres et les choix de vie que l’on fait. Est-ce que ce texte interroge aussi, selon vous, les allers-retours incessants entre l’adolescence et l’âge adulte ?
J.-P. B. — Le temps, c’est pour moi la base de la littérature. Depuis octobre, je relis pour la troisième fois La Recherche, du début à la fin. Je ne suis pas un spécialiste de Proust, mais j’aime passionnément ce texte, qui questionne justement le temps qui passe, et l’importance des rencontres et des choix. Tout roman est pour moi une réinvention de sa propre existence. Je ne cesse d’explorer ce qui se serait passé dans ma vie, si… Si à un moment donné, j’avais fait d’autres choix. Si je n’avais pas rencontré telle ou telle personne, mais telle ou telle autre. La littérature offre pour ces chemins parallèles et virtuels une liberté sans pareille. Quant au rapport entre adultes et adolescents, ma vie professionnelle est au cœur de cette problématique. À la fois en tant que professeur et en tant qu’écrivain, à la fois en littérature générale et en littérature pour adolescents. Depuis mon tout premier livre publié, les adolescents sont présents dans mes livres (rappelez-vous, dans Accès direct à la plage, Léo Vériniani, cet adolescent dont le premier roman va être publié alors que personne n’est au courant qu’il écrit), et les adultes sont présents dans mes livres pour adolescents – parce qu’on vit ensemble et parce que, même si on s’agace parfois, on s’épaule, le plus souvent.

P. — Le dernier texte qu’écrit François Roussel, votre personnage, et qu’il lit au groupe lors de la dernière séance, est plutôt déroutant. Dans quelle mesure cet atelier d’écriture modifiera-t-il, à votre avis, vos prochains livres ?
J.-P. B. — Mes romans pour adolescents influent toujours sur mes romans en littérature générale et vice-versa. C’est un va-et-vient constant, et ceux qui lisent les deux types de littérature (mais ils sont rares) comprennent à quel point je peux entamer un thème en littérature jeunesse que je vais développer en littérature générale, ou le contraire. Blog m’a permis d’écrire Et rester vivant, qui m’a permis d’écrire Brise-Glace (Actes Sud Junior), qui m’a soufflé à l’oreille G229, etc. La fin du Groupe est un clin d’œil. Je joue avec mes angoisses – et j’ai peur parfois que l’écriture ne me quitte. Et puis, honnêtement, il surviendra peut-être un moment où les éditeurs seront fatigués de me publier. Il m’arrive souvent de lire des romans édités dans les années 1970 ou 1980, dont les auteurs sont retournés dans l’anonymat. Soit parce qu’ils sont décédés, soit parce qu’ils ont arrêté d’écrire. L’espoir, il est dans la relève. Quand on transmet la flamme, que ce soit celle de la littérature ou de l’enseignement (ou les deux mêlées, car les deux termes se recoupent et se superposent souvent), alors rien n’est jamais perdu. Il n’y a rien de plus beau à voir que les éclosions.

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