Chronique Peindre, pêcher & laisser mourir de Peter Heller

  • Peter Heller
  • Traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy
  • Coll. «Coll. « Lettres anglo-américaines »»
  • Actes Sud
  • 07/10/2015
  • 384 p., 23 €

Michel Edo Librairie Lucioles (Vienne)

Peter Heller, auteur de La Constellation du chien (Babel), nous revient avec un nouveau délice de littérature made in USA, façon rivières sauvages, autochtones taiseux et flics finauds. Bref, tout ce qu’il faut pour passer un excellent moment.

Son précédent roman racontait l’amitié (un peu forcée par les circonstances, il faut bien le dire) d’un doux rêveur amateur de poésie et d’un cow-boy à la gâchette facile. Dans son nouveau livre, le héros, Jim Stegner, est un peu tout ça à la fois. C’est un géant barbu avec des mains comme des pelles – modèle forestier standard –, un ancien alcoolique, pas vraiment le genre à provoquer les bagarres dans les bistrots, mais jamais le dernier pour filer une rouste à un péquenaud qui lui aurait chatouillé les oreilles, suivant en cela le vieil adage selon lequel il vaut mieux faire le boucher que le veau. Il a écopé quelques années auparavant d’une année de prison pour avoir tiré à bout portant sur un type qui émettait des commentaires douteux sur sa fille. Depuis qu’il est sorti de prison, il essaie de se tenir éloigné de tout ce qui serait susceptible de réveiller sa douleur et sa colère (l’alcool et les médias principalement), dans une petite bicoque pas trop éloignée de sa chère rivière où il court pêcher pendant des heures et des heures dès que l’envie le prend. Il retrouve là, grâce au calme et à cette fille merveilleuse qui est sa muse et son modèle, le goût trop longtemps perdu de peindre. Il peint comme il pêche d’ailleurs, en se donnant intégralement et en se dissolvant dans le mouvement... Peter Heller établit un parallèle entre l’acte de pêcher à la mouche, de peindre et même de tirer au revolver. La tension s’accumule de manière insupportable avant le mouvement, puis tout se relâche avec le geste exécuté à la perfection. Mais Jim est un homme entier et viscéralement instinctif, et le jour où il croise la route de Dell, un guide de chasse véreux, en train de massacrer un cheval à coup de massue, son sang ne fait qu’un tour et il allonge le type pour le compte. Fin de la transcendante quiétude pour notre peintre amoureux. Et début des gros (GROS) ennuis. En même temps qu’il tente d’échapper à son destin, lui reviennent en pleine face tous les ratages de son existence. Au fond le personnage de Jim Stegner est le héros américain par excellence : self made man, un fils de bûcheron qui a fait son trou dans un milieu social qui n’a que condescendance pour la classe prolétaire (la scène de l’interview radio où il brise les doigts en direct d’un journaliste un peu trop méprisant vaut des points), un type sensible à la poésie de Rilke, capable de ressentir la beauté métaphysique des choses, comme de sortir son calibre 41 (et de s’en servir) s’il juge que les circonstances l’exigent. Au fond c’est ce qui caractérise les héros américains, ils sont entiers, ils ne finassent pas, ils ne s’attardent pas trop longtemps sur l’ironie du sort, ils prennent acte et agissent. Quitte à passer pour des caricatures. C’est sans doute aussi pour ça qu’on les aime.

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