Chronique Alamut de Vladimir Bartol

MICHEL EDO, Librairie Lucioles, Vienne

Après de trop longues années d’absence des librairies, Alamut, ce roman extraordinaire de Vladimir Bartol, est enfin republié dans une nouvelle traduction d’Andrée Lück-Gaye. Publié pour la première fois en 1938, il a fallu attendre pratiquement quarante ans pour que ce livre accède à une véritable notoriété.

Si la première publication française était une version délicieuse, il se trouve que son ton orientalisant, voulu par l’éditeur, l’avait un peu éloigné de l’originale. Cette nouvelle traduction est annoncée comme plus fidèle à l’écriture de Bartol et, quoique moins fleurie, l’histoire reste toujours aussi passionnante. Alamut est ce genre de roman d’aventures dont on reste épris toute sa vie, plein de mystères, d’ambitions démentielles, de trahison, d’amour et de violence. Le personnage central du livre, Hassan Ibn Sabbah, dit Le Vieux de la montagne, objet de tous les fantasmes, est le fondateur de la secte des Haschischins. C’est un génie visionnaire et cruel, capable en un an et sans armée de déstabiliser toute une région en faisant régner une terreur qui tient autant du fantasme que de la réalité. La forteresse qui abrite Ibn Sabbah recèle un secret, l’arme cachée du mystérieux chef des Haschischins… Ce dernier a imaginé un paradis sur terre où, au sein de jardins luxuriants peuplés de biches et de panthères vivant en harmonie les unes avec les autres, de délicates et sensuelles jeunes femmes prodiguent des caresses aux guerriers d’Ibn Sabbah. Dans cet univers enivrant, le plaisir règne en maître absolu. Telle était l’arme mystérieuse : une pastille de haschich et l’initiation, une seule et unique fois, à ces prodigieux délices, pour s’assurer définitivement la fidélité dévouée de jeunes hommes crédules. Qui ne serait pas prêt à mourir pour une éternité d’extase ? La foi sans faille de ses fédayins permit au Vieux de faire assassiner le sultan et le vizir, créant suffisamment de troubles politiques pour fonder un régime qui perdura jusqu’au XIIIe siècle. Cependant, comme tout n’est qu’illusion sur cette terre, les pragmatiques Mongols prirent sans combattre la forteresse en 1256 et la rasèrent purement et simplement. Mais ceci est une autre histoire.
Lorsque Bartol écrivit ce livre, c’était avant tout avec une visée politique. D’abord essayiste, beaucoup trop critique aux yeux de la censure soviétique, il se tourna vers le roman. Sous couvert d’une histoire se déroulant dans l’Iran du XIe siècle et qui tient davantage des Mille et une nuits que du pamphlet (et je tiens à dire que sans l’excellente préface à l’édition de 1998 de Jean-Pierre Sicre, je serais comme les censeurs de l’époque passé à côté, sans doute), ce sont tous les dictateurs qui ont un jour régné quelque part sur cette terre qu’il dénonce. On s’en doute, les modèles qui l’inspirent pour camper le personnage de Hassan ibn Sabbah sont ceux de Staline ou d’Hitler. Ce que Bartol ne pouvait pas deviner, c’est que son roman allait prendre un sens prémonitoire avec la montée des intégrismes religieux. Et quand, fin 2001, le roman est ressorti orné d’un bandeau proclamant « Al Qaïda, 900 ans avant », ou quelque chose de ce goût-là, on ne pouvait se dire que deux choses : les éditeurs sont des sacrés malins, et la littérature peut tout, la littérature sait tout !

 

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