Chronique La Nuit du loup de Javier Tomeo

Michel Edo Librairie Lucioles (Vienne)

Macario est un vieil homme qui s’est retiré du monde. Il vit dans une bicoque à la campagne, à l’écart du village où il ne se rend qu’une fois par semaine pour faire ses courses. Le reste du temps, il explore l’espace infini d’Internet, il se gorge comme une éponge de connaissances, il visite des pays qu’il ne verra jamais tout en se complaisant dans sa solitude.

Un soir, lors d’une promenade nocturne, il se tord la cheville et plutôt que de rentrer chez lui à cloche-pied, il décide d’attendre que quelqu’un vienne le secourir. Ismaël, un agent d’assurances qui passe également par-là, se tord à son tour la cheville à une dizaine de mètres de Macario. La situation est absurde. La maison de Macario n’est qu’à une centaine de mètres, mais, pour des raisons de principe, ni l’un ni l’autre des deux maladroits ne veut s’y rendre en boitant. Leurs téléphones portables sont à plat (comme de juste) et le reste de l’humanité semble avoir déserté la terre comme se plaît à le préciser Macario : « À cette heure-ci, tous les hommes sont chez eux et regardent la télé [...] il y a chaque soir un match de football suivi d’un concours avec des douzaines de femmes qui montrent leurs nichons ». Si on en doutait encore, cette phrase à elle seule dit bien en quelle estime Macario tient ses congénères. On se croirait dans un film expressionniste, chaque élément du décor est calculé, minimal et pourtant présent en permanence à notre esprit. La nuit inquiète Macario, la lune est pleine, un corbeau qui ne devrait plus être là croasse sans cesse, le chant des grillons ne semble pas le même que d’habitude. Son angoisse et sa solitude, son étrangeté aussi, inquiètent peu à peu Ismaël. Ils attendent une hypothétique voiture sur ce chemin défoncé et, pour passer le temps, ils discutent de politique, d’astronomie, des femmes, de tous les sujets qui leur passent par la tête. Comme un leitmotiv revient le thème du loup, et l’on se demande si l’un des deux ne finira pas par en devenir un. Macario, obsédé par le sujet et fraîchement informé grâce à Internet de tout ce qu’il convient d’en savoir, ne cesse de jouer avec l’idée de sa transformation. Romantique, il se voit déjà parcourir la lande à grands bonds, quand Ismaël, plus prosaïque, ne voit que les inconvénients d’une telle malédiction. Javier Tomeo introduit cette hypothèse pour dramatiser la situation. Dès lors, les deux hommes n’attendent plus ensemble les secours, leur dialogue est un duel, ils se piquent, se tournent autour, cherchent leurs points faibles réciproques afin de se forcer à se dévoiler. Macario, surtout, parfaite figure du misanthrope, ne peut s’empêcher d’appuyer sur les défauts supposés de son interlocuteur pour l’humilier. Il sait qu’il ne craint rien, il n’a pas d’attaches, pas d’amis, pas de famille, il est sans scrupules et se moque du jugement d’autrui. En cela il a déjà quitté la communauté des hommes... ou s’est élevé au-dessus d’elle. Toujours est-il que – comme dans un de ses précédents romans, L’Agonie de Proserpine (Christian Bourgois, 1996 ; Points, 1998) – l’on se doute que l’un des deux protagonistes ne passera pas la nuit et que le venin de la parole agira aussi bien que celui du serpent. J’ai lu il n’y a pas longtemps que Tomeo avait écrit ce roman d’une traite et qu’il avait pris beaucoup de plaisir à voir se former sous ses yeux ses personnages. Il ne reste plus qu’à faire de même pour le lire, d’une traite et avec beaucoup de plaisir… et un léger frisson.

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