Littérature étrangère

Erri De Luca

Les Règles du Mikado

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Chronique de Alexandra Villon

Librairie La Madeleine (Lyon)

Après Impossible, Erri de Luca perche à nouveau ses lecteurs en haut d’une montagne, à la frontière entre l’Italie et la Slovénie, nous positionnant comme témoins discrets et privilégiés d’une rencontre improbable entre une jeune gitane et un vieil horloger, sous une tente, lors d’une nuit d’hiver glaciale.

Les personnages d’Erri de Luca semblent toujours en marge, comme sur un fil entre leurs pensées et le monde, prenant de la distance avec la compagnie des hommes, cachés, en retraite ou en fuite, et incarnés non pas à travers leur nom mais leur histoire, qu’ils se livrent en partage et en pointillé, à l’ombre de dialogues comme chuchotés sur le toit du monde. Dans ce texte-ci, il y a un homme d’âge certain – il est horloger – qui vient camper seul, en plein hiver. La jeune femme qui pénètre dans sa tente en quête désespérée d’un refuge, c’est une Sinté, une gitane qui fuit un mariage arrangé, les foudres de sa famille et la mort qu’elle a provoquée en se refusant à un destin tout tracé. Accompagnée d’un corbeau apprivoisé qui la suit, la jeune femme, néanmoins sur ses gardes, se laisse approcher par cet homme qui l’a laissée entrer sans peur, lui cédant un peu de chaleur et qui semble lui inspirer confiance. Cette relation qui se tisse peu à peu au fil de dialogues aériens, où la philosophie côtoie la chiromancie, va finalement se sceller autour d’un jeu de Mikado que l’homme pratique en solitaire, à la manière d’une discipline visant à affûter sa dextérité et sa capacité d’effacement. Ce jeu, d’ordinaire plutôt enfantin et simpliste, revêt pour l’horloger une signification particulière, une voie et une manière d’interpréter le monde, faite de patience, de précision et de réflexion. Ses règles sont simples : il s’agit de retirer une à une les baguettes du chaos orchestré par leur chute, sans faire bouger les autres. Un jeu de délicatesse que l’homme va finir par offrir à la gitane, à la manière d’un objet de transmission, après l’avoir protégée contre son père, des douaniers et d’autres personnages mal intentionnés, puis l’avoir cachée en lui trouvant un travail. Le texte aurait pu s’arrêter là – l’histoire d’une belle rencontre mêlant cultures et générations – mais l’auteur démiurge, en bon maître du jeu, balade son lecteur et tend à appliquer à son texte les règles d’un jeu qu’il a pris pour symbole. Tout cela n’était qu’un coup de bluf : Erri de Luca ne révélera son jeu que dans le dernier tiers du roman, à travers la retranscription de lettres et d’un « cahier » appartenant à l’horloger. La littérature et les jeux font souvent bon ménage. Il y avait les échecs chez Zweig, le jeu de Go de Trevanian. Il y a à présent le Mikado d’Erri de Luca qui surprendra à nouveau ses lecteurs avec ce texte troublant et mystérieux dans lequel il s’amuse à jouer avec nos certitudes.

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