Bande dessinée

Gaël Henry

Terrible

illustration

Chronique de Juliet Romeo

Librairie La Madeleine (Lyon)

Gaël Henry nous propose une relecture du mythe slave de Baba Yaga. À travers le parcours d’Ana, une jeune fille à la recherche de son frère Noé, ce sont les origines de la sorcière que nous explorons. Une quête servie par le trait fin, les couleurs soigneusement choisies et le scénario tendu de l’auteur.

Baba Yaga est une des figures les plus effrayantes de la mythologie slave. Souvent représentée sous les traits d’une vieille femme vivant dans une petite cabane au fond d’une forêt, elle possède plusieurs facettes et on peut parfois penser qu’il existe plusieurs Baba Yaga. La signification de ce personnage est par ailleurs multiple et dépend beaucoup du rôle qu’elle joue face aux autres. Cette multiplicité, Gaël Henry l’exploite pour nous proposer, dans cette réécriture, ou plutôt cette suite, un conte cruel. Alors qu’Ana a rendez-vous avec son petit ami, son petit frère Noé entre dans une grotte dont l’accès est interdit. S’ensuit une chute qui la transporte dans un monde étrange. Tout en cherchant son frère, ses pas vont la mener à la cabane de la sorcière Baba Yaga. Dans sa quête, elle croisera d’autres personnages tirés des contes slaves : Vassilissa, Ivan le tsar, Loup-gris, la poupée. Autant de personnages qui vont l’aider, l’exploiter, l’utiliser mais aussi lui enseigner le monde extérieur et dont elle va tirer tout le potentiel pour apprendre et grandir. Jusqu’au drame qui la gardera enfermée dans cet univers hors des lieux et du temps. Faisant le choix d’utiliser un trait doux et enfantin, et une palette de couleurs privilégiant les roses, bleus et violets, Gaël Henry nous offre un conte cruel, glissant peu à peu, dans le texte comme dans l’illustration, vers le glauque voire le trash, passant ainsi de thématiques enfantines à celles des adultes. Évoquant tout d’abord la peur de l’abandon, la perte, la séparation, le destin d’Ana va peu à peu tourner autour des violences faites aux femmes, de l’emprise, de la domination, jusqu’à évoquer le désir, le besoin de vengeance et la justice individuelle. Le rose de l’enfance est rapidement remplacé par le rose du sang. Et les dernières planches nous montrent une nouvelle Ana, torturée, marquée. Une Ana qui a perdu son innocence au profit de la cruauté du monde. Car l’auteur respecte les codes du genre. Notre héroïne ne vivra pas de happy end, bien au contraire, parce qu’il en est souvent ainsi dans la tradition des contes. Ces contes et autres récits mythologiques existent dans la tradition orale et écrite à travers le monde pour donner des cadres, pour montrer le pire, pour expliquer, pour amener à réfléchir. Et en cela, Terrible s’inscrit dans cette tradition et offre une expérience de lecture singulière et pour le moins inattendue.

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