Entretien Les Grandes Oubliées de Titiou Lecoq

Juliet Romeo Librairie La Madeleine (Lyon)

L’Histoire est écrite par les gagnants. Et dans notre société, les gagnants sont les hommes. À l’école, on nous apprend une Histoire où les femmes n’ont pas ou peu joué de rôle. Titiou Lecoq, avec Les Grandes Oubliées, nous offre un outil et des ressources indispensables pour réapprendre notre Histoire.

Les Grandes Oubliées traite de la façon dont l'Histoire a été écrite par des hommes en effaçant les femmes. Quel a été l'élément déclencheur de l'écriture de cet essai ?

Titiou Lecoq - Les rencontres en librairie. C’est en répondant aux questions pendant ces rencontres, en racontant les dernières découvertes historiques, que j’ai pris conscience qu’il n’y avait pas de livre qui faisait la synthèse de tout ce qui agite le monde de l'Histoire depuis quelques années et qu’en même temps, les gens avaient une vraie soif de savoir. Parce que la recherche historique concernant les femmes est vraiment en pleine explosion et sur toutes les périodes. C’est aussi ce qui m’intéressait. On publie des livres sur des sujets précis. Mais je trouvais qu’il manquait un ouvrage qui ferait la synthèse à travers le temps, du Paléolithique à nos jours. Et ce temps long m’a également permis de mettre au jour les évolutions et les mécanismes par lesquels on a perdu la mémoire du passé.

 

Vous nous racontez des histoires de femmes, en mentionnant celles dont on parle encore aujourd'hui, tout en appuyant sur les «°oubliées°». Quelle est l'histoire qui vous a le plus touchée ?

T. L. - Il y en a tellement qui m’ont émue ! Mais un bon exemple d’oubliée, c’est l’amazone. Il y a quelques années, on découvre des tombes de combattants datant de l’Antiquité, enterrés avec leurs armes sur les rives de la mer Noire. On pense que ce sont des hommes jusqu’à ce que les analyses ADN prouvent qu’il s’agit de femmes combattantes. Et elles sont enterrées là où les Grecs situaient les territoires des Amazones. Les Amazones ont donc existé, au sens de peuples égalitaires où les femmes pouvaient être des guerrières. Mais nous ne pourrons jamais en savoir beaucoup plus sur ces femmes par manque de sources. Au moment où nous découvrons qu’elles ont existé, le mystère s’épaissit et ne s’éclaircira sans doute jamais.

 

Votre essai part de la Préhistoire et se termine dans les années 1970. Quels ont été les ouvrages marquants, les études indispensables à vos recherches ?

T. L. - Il y en a eu tellement ! Il m'apparaissait très important que mon livre mette en avant les travaux des historiennes, je les cite beaucoup. Et tous leurs travaux sont indispensables. Sur la Préhistoire par exemple, Claudine Cohen et Marylène Patou-Mathis ont radicalement modifié notre perception des femmes de cette époque. Pour donner un autre exemple moins médiatisé, je suis étonnée que le travail monumental d’Éliane Viennot sur les femmes et le pouvoir en France ne soit pas davantage connu. J’ai l’impression que quand ces chercheuses travaillent sur les femmes, on les soupçonne de faire du militantisme et donc de ne pas être objectives, alors qu’elles produisent un savoir absolument indispensable.

 

On parle ici de l'Histoire telle qu'on l'étudie en France. Est-ce que le constat de l'oubli et de l'effacement des femmes est valable pour les autres pays et les autres cultures ?

T. L. - Je me suis vraiment consacrée à la France dans mes recherches. C’est quasiment une histoire des Françaises de métropole. Mais d’après ce que j’ai lu, les mêmes phénomènes d’oubli ont concerné le monde anglo-saxon et une grande partie de l’Europe.

 

Que souhaitez-vous que vos lectrices, vos lecteurs et la société en général retiennent de votre essai ?

T. L. - Que rien n’est figé. Qu’il n’y a pas un état qui serait l’état naturel. Comprendre que rien n’est figé implique deux choses. Un versant négatif : les droits ne sont jamais acquis pour toujours, la situation des femmes peut se dégrader, c’est souvent arrivé dans notre Histoire. Et un versant positif : l’histoire n’est pas écrite à l’avance. Nous avons des marges de liberté, rien n’est gravé dans le marbre pour l’éternité. C’est en cela que je trouve que l’étude de l’Histoire rend libre parce qu’on comprend qu’il n’y a pas de fatalité et que nous pouvons toutes et tous y jouer un rôle.

 

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