Chronique Les soixante-quinze feuillets de Marcel Proust

Marie-Ève Charbonnier Librairie Paroles (Saint-Mandé)

Attendu depuis les années 1960, recherché avidement par des générations de chercheurs, ce texte fondateur de La Recherche est enfin accessible à tous. Émouvant et intellectuellement captivant, il intéressera tous les passionnés de Proust et les amateurs d’histoire littéraire. Mais aussi les curieux qui pourront découvrir aisément cette œuvre titanesque.

Mythiques. C’est l’adjectif qui correspond le mieux à ces « soixante-quinze feuillets », mentionnés par Bernard de Fallois dans sa préface à Contre Sainte-Beuve, mais introuvables depuis, ne faisant même pas partie de la donation à la BNF en 1962. À la mort de l’éditeur en 2018, surprise : ils refont surface. On pourrait se croire dans un roman ! Le texte légendaire, véritable ossature de l’œuvre finale, ne se présente pas seul. Il est accompagné d’un certain nombre de versions des passages parmi les plus célèbres de La Recherche, dont le fameux « baiser du soir » qui ouvre le roman ou encore celui la « madeleine », premier récit de mémoire involontaire et cœur de l’œuvre. Il est sidérant de constater à quel point l’auteur remettait sans cesse le métier sur l’ouvrage, reprenant et reprenant encore les motifs d’origine. Ces textes sont suivis d’une notice et d’une chronologie qui éclairent le tout. L’émotion effleure à la lecture de ces pages nouvelles, particulièrement ces « soixante-quinze feuillets ». On y voit émerger les motifs principaux, des passages repris par Proust lorsqu’il écrivit ce qui deviendra La Recherche (les « côtés » et leurs caractéristiques, la passion des aubépines, la rencontre des « jeunes filles »…). On retrouve l’humour mordant, les procédés de comparaisons infinies et surprenantes, les appels incessants aux artistes et à leurs œuvres, musique, peinture. Mais on y décèle surtout tout ce qui a changé : la personnalisation très forte (la grand-mère, la mère, le narrateur et son frère, propulsés dans ces feuillets sans aucun subterfuge pour dissimuler leur identité), une fluidité à parfaire et l’absence de ce fameux procédé de mémoire involontaire qui vraisemblablement n’a pas été encore mis au jour. La maïeutique est passionnante ! La lecture de ces pages vaut également en elles-mêmes, bien au-delà de leur valeur intellectuelle. L’émotion surgit, renforcée encore par l’utilisation sans masque du « je », ces mots nouveaux dans des thèmes connus. On ne saurait mieux l’exprimer qu’en reprenant la notice de Nathalie Mauriac-Dryer qui a édité l’œuvre et en dit la chose suivante : « Sans oublier de lire les soixante-quinze feuillets pour eux-mêmes, avec leur poésie, leur pathétique, leur comique, aussi, propres, comme on se penche sur la photographie d’un être aimé qu’on n’avait pas connu si jeune et où il est déjà tout entier présent ». Tout est dit.

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