Chronique Le Droit du sol de Étienne Davodeau

Manuel Hirbec Librairie La Buissonnière (Yvetot)

Étienne Davodeau s'engage dans un magnifique cheminement. 800 kilomètres de marche pour relier deux héritages enfouis dans le sous-sol. Entre un mammouth pariétal et des déchets nucléaires, voici quelques planches pour se mettre en jambes. Bonne balade !

 

Du Lot à la Meuse, on ne lâche pas d'une semelle Étienne Davodeau dans ce récit graphique d'une grande intensité narrative, un cheminement sensible au rythme de la marche où chaque case est un pas et chaque pas un trait qui ouvre un sentier, dessine un paysage, élargit l'horizon et engage la conversation.

C'est l'histoire de deux héritages enfouis dans le sous-sol et de ce qui les relie. Celui que nous ont légué nos ancêtres, il y a près de 30 000 ans, depuis la grotte de Pech Merle dans le Lot : de fascinantes peintures rupestres, avec son mammouth « parfaitement posé sur le monde et déjà en mouvement ». Et celui que nous envisageons de léguer à nos descendants pour 100 000 ans : des déchets nucléaires radioactifs que l'on projette d'enfouir à Bure, dans la Meuse. Deux lieux, deux gestes, la beauté et l'effroi qu'Étienne Davodeau décide de relier. 800 kilomètres de marche en un mois pour ressentir le sol, faire corps avec lui, l'éprouver. Avec un sens admirable du rythme et du cadrage qui place de façon percutante et sensible l'homme dans les paysages, Étienne Davodeau nous invite intensément à le suivre d'une case à l'autre, de près et de loin, de dos et de face, se fondant dans la végétation, disparaissant dans le brouillard, s'exposant à l'intense luminosité du soleil, le pied martelant les sols : herbe, pierre, terre, tourbe, humus forestier, boue, bitume épuisant et impraticable voie ferrée ! Principalement structuré en planche de six cases, le récit graphique étend des panoramiques de pleine largeur et des pages illuminées de voûtes étoilées, respirations poétiques inoubliables. Il offre de magnifiques espaces de silence, le regard porté sur les crêtes, les vallées et les plaines, comme « immergé à la surface du monde ». Bonne compagne, la marche ouvre l'esprit et le dispose à toutes les rencontres, fortuites et cocasses, qui se présentent en chemin. Face à ce marcheur suant, la méfiance cède souvent le pas à l'accueil, la curiosité suivant l'étonnement. Marcher est une conversation qui fait cheminer la pensée. Et comme on ne pense pas seul, des compagnons de route surgissent au détour des sentiers pour éclairer ces héritages : spécialistes de l'art rupestre, du nucléaire et de la conservation du papier, agroécologue et sémiologue, élu et militant s'opposant au projet d'enfouissement, ils ouvrent en toute intelligence le chemin de la compréhension et des questionnements. À la dynamique de cette narration qui rejoint celle de la marche, s'ajoutent de facétieuses et réjouissantes trouvailles graphiques déposées comme des pépites sur le sol, ce trésor inestimable qu'Étienne Davodeau invite à regarder autrement, donnant envie de le fouler sans plus tarder.

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