Entretien Maroussia de Carole Trébor

Gaëlle Farre Librairie Maupetit (Marseille)

Parmi les surprises concoctées par Little Urban pour cette fin d’année, il y a une nouvelle collection d’albums au format généreux et aux signatures prestigieuses. Maroussia, Celle qui sauva la forêt est l’un des titres qui ouvrent le bal et j’ai pu poser quelques questions à son autrice, Carole Trébor.

Voulez-vous nous conter la genèse de Maroussia ? Et aussi votre arrivée chez Little Urban ?

C. T. - J’ai inventé Maroussia à l'automne 2018, après avoir écrit un mythe de cosmogonie slave (Gromislav, le géant qui couvait la terre, Aleph éditions). J’étais plongée dans l’ambiance de la Russie ancienne. Les personnages de mon récit, ancrés dans la tradition du conte autant que dans l’Histoire russe (avec le Transsibérien), me sont alors venus en tête. Mes héroïnes, Maroussia et sa grand-mère, portaient en elles le souffle et les couleurs des grands espaces, les motifs et les musiques du folklore. Elles m’ont entraînée dans une écriture poétique. Mes phrases suivaient le rythme de mélodies, associées à des airs connus, comme Pierre et le Loup de Prokofiev. Les illustrations des contes, comme celles de Bilibine, guidaient mes mots. Pendant que j’écrivais, j'entendais le son d'un violoncelle dans ma tête, celui de flûtes légères, mais aussi des grincements de bois, le bruissement du vent dans les feuilles, des craquements, des sons mystérieux… J’ai proposé mon conte à Audrey Latallerie, l’éditrice de Little Urban, pendant le salon de Montreuil 2018, sur les conseils d’une amie commune. Elle m’a très vite répondu qu’elle aimait ce texte et souhaitait l’éditer. Et j’ai aimé de mon côté sa manière de parler de son travail, sa conception de son métier, ses projets d’éditrice : on a donc signé !

 

La Russie est le décor de nombre de vos livres. Quels liens entretenez-vous avec ce pays ?

C. T. - Je parle russe, j’ai beaucoup voyagé en Russie, dès l’adolescence, j’ai même pris le Transsibérien à 14 ans ! Cette langue et cette culture m’ont passionnée très tôt, certainement en raison de mes origines familiales : mes grands-parents venaient d’Ukraine, ils parlaient russe (et bien d’autres langues). Plus tard, j’ai consacré ma thèse d’Histoire aux relations culturelles entre la France et l’URSS et travaillé pendant un an aux archives de Moscou. Mon lien à la Russie est à la fois intime et professionnel.

 

On trouve souvent une veine fantastique dans vos récits. Ici, Maroussia trouve une aide providentielle dans les esprits de la forêt. Croyez-vous aux esprits, aux êtres fantastiques ?

C. T. - Je crois aux petits et grands mystères du monde : l’envelopper d’une aura sacrée nous aide à rester conscients de sa valeur, à mieux le respecter, à mieux l’aimer. L’art est souvent un révélateur de cette dimension spirituelle. Pour moi, la littérature est un espace de liberté qui autorise tous les fantastiques – symboliques ou pas. Aux lecteurs d’adhérer, de refuser, de se laisser transporter, bousculer ou apaiser. Et il me semble que l’imaginaire et la beauté ont le pouvoir de sauver les êtres humains en détresse, de leur donner la force d’agir et d’avancer : c’est là aussi qu’est la magie.

 

Afin de préserver la forêt, Maroussia n'hésite pas à s'opposer aux ordres des soldats du tsar Nicolas II. Vouliez-vous faire passer un message ?

C. T. - D’une façon indirecte, oui, il y a un message écologique qui pourrait s’apparenter à un dicton à l’ancienne : « Mieux vaut contourner la forêt pour faire passer le train ». Aujourd’hui, on n’a plus d’excuse, on connaît les conséquences catastrophiques de la déforestation. On n’a plus le droit de détruire la nature pour construire quoi que ce soit.

 

Pour finir, pouvez-vous nous parler du travail de Daniel Egnéus ?

C. T. - L’éditrice a mis plus d’un an pour trouver Daniel Egnéus, l’illustrateur qui lui semblait le mieux convenir à mon récit. Je ne regrette pas d’avoir attendu deux ans avant de découvrir ses illustrations ! Daniel est allé au-delà de mes attentes ! Chaque image s’apparente pour moi à une œuvre d’art. Il s’est totalement approprié les différents niveaux de lecture du conte : ses illustrations jouent sur le surgissement possible du fantastique et sont un formidable éloge de la forêt. Les êtres humains, les animaux, les esprits et les arbres ne sont pas séparés, ils font partie d’un Tout, ils sont liés par des détails impressionnants de beauté et de poésie. Il s’inspire de l’iconologie russe et de son folklore magnifique pour les transformer et les mélanger à son propre univers. Il propose une vision très personnelle de mon conte, qu’il sublime et élargit avec son talent. Sa manière de créer correspondait totalement à ma manière d’écrire. J’associe aujourd’hui les images de Daniel à une émotion précise : la joie. Celle qui donne envie de continuer à inventer, encore et toujours, de nouvelles histoires.

 

 

À propos du livre
Maroussia vit avec sa grand-mère dans une isba en rondins de pin. La nature et les esprits font partie intégrante du décor et tout ce petit monde vit en paix jusqu’à ce que des soldats du tsar Nicolas II viennent ordonner aux habitantes de l’isba de partir. Le havre de paix s’ébrèche via le pouvoir en place : « La ligne du Transsibérien va passer par-là pour rejoindre le lac Baïkal ». Maroussia ne va cependant pas se laisser impressionner ! Elle est allée à bonne école avec sa grand-mère et elle va s’associer aux esprits et autres gardiens de la forêt afin de faire reculer l’envahisseur. Carole Trébor a créé un conte flamboyant et Daniel Egnéus le magnifie par ses illustrations qui nous transportent au cœur de la Russie d’antan.

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