Chronique Les Friedland de Daniel Kehlmann

Jean-Baptiste Hamelin Librairie Le Carnet à spirales (Charlieu)

Donner un sens à sa vie : est-ce utile ? Voix devenue incontournable de la littérature germanique, Daniel Kehlmann confirme avec originalité et inspiration, dans Les Friedland, son univers littéraire si particulier.

Si particulier, car jamais ses personnages ne poussent le lecteur à une empathie simpliste. Ils sont extrêmes dans leur comportement, leur jugement, leur façon d’être et de réfléchir. Le lecteur est le spectateur de leur dérèglement. Les Friedland se découvrent le jour où ils se séparent, un jour où le père, Arthur, fuit son quotidien, vide le compte commun et disparaît pour vivre sa vie d’écrivain, poussé à l’acte après une séance d’hypnose, scène inaugurale jouissive. Trente ans après, nous retrouvons les jumeaux Iwan, peintre raté, Eric, homme d’affaire véreux, et leur demi-frère Martin, prêtre obèse ne croyant pas en Dieu. Un événement extérieur, la crise financière de 2008, va accentuer leur chute personnelle, en déclenchant une crise d’identité. Cette faillite collective devient dès lors une faillite individuelle pour Martin, Eric et Iwan. Bien entendu, de nouveau, le détachement de l’auteur face à ses personnages donne au récit un ton d’une drôlerie et d’une impertinence redoutables. Quel plaisir de lire et d’imaginer Martin officiant en prêtre, tomber au moment de la communion en raison d’un surpoids important et ne se satisfaisant plus que dans la pratique experte du Rubicube. Quel bonheur de voir Eric se compromettre de plus en plus dans des combines malhonnêtes, au cœur d’un monde de requins aux appétits plus aiguisés que le sien. Enfin, quelle joie de voir Iwan se débattre à l’intérieur de l’univers de l’art, où il essaie de devenir quelqu’un. Finalement, Arthur, le père, n’est-il pas, par son extrême lâcheté ou par son grandiose courage, le seul à avoir joui de la vie ? Question immorale qui irrigue ce roman familial formidable, à lire le sourire aux lèvres… mais aussi le pincement au cœur.

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