Chronique L’Arche de Noé de Khaled Al Khamissi

CHRISTÈLE HAMELIN, Librairie Le Carnet à spirales, Charlieu

Écrit en 2009, ce récit polyphonique porte en lui les prémices d’une révolte contre la corruption et la tyrannie, la dénonciation d’un État égyptien « rouleau compresseur » qui, pour mieux régner, soumet au lieu d’affranchir, avilit au lieu de cultiver, et ne laisse d’autre solution que l’émigration. 

Ahmad, jeune diplômé en droit, rêve de devenir procureur. Il est cependant forcé de laisser ses idéaux au placard car, pour exercer cette profession, il faut payer un pot de vin de 70000 livres. Lassé et désillusionné, il envisage un mariage blanc avec une Occidentale. Pour mener à bien son projet et avoir la conscience tranquille, il rompt avec Hagar, l’amour de sa vie. Hagar, délaissée par Ahmad, obéit à son père et épouse Aymad, Égyptien émigré aux États-Unis qu’elle rejoint afin d’obtenir la Green Card et retrouver Ahmad. Tifa, clandestin et cuisinier dans le restaurant d’Aymad, nous explique son terrible périple et les risques encourus pour arriver jusqu’aux États-Unis. Il vit constamment dans la peur de l’expulsion et décide, pour assurer sa sécurité, de quitter son patron Aymad et de se mettre au service d’un riche Égyptien, Akram. Farid, fils d’Akram... Chaque personnage, douze au total, donne son nom à un chapitre et son destin croise immanquablement la route du personnage précédent. Chacun livre son histoire personnelle, ses conditions de vie en Égypte et expose le motif de son départ d’un pays corrompu et vermoulu. Et chacun, à travers son expérience singulière, participe d’une même chaîne qui signifie la même chose et aboutit au même mot : partir. Fuir de l’autre côté de ce pays écrasant, étouffant. Cette arche de Noé n’est autre qu’un refuge pour les Égyptiens qui choisissent l’exil, un passage qui les emmène par-delà « un mur en béton armé de l’époque pharaonique », une métaphore de l’émigration qui leur permet de fuir le déluge sur le point d’advenir et leur offre le salut. Khaled Al-Khamissi est un visionnaire. Journaliste égyptien, romancier et défenseur des droits de l’homme, il aime et connaît bien son pays. Dans Taxi, son précédent roman, il relatait ses conversations avec des chauffeurs de taxi cairotes, tableau très réaliste de l’Égypte des années 2000. Dans L’Arche de Noé, on retrouve la même analyse fine et profonde d’une société lassée de ses gouvernants corrompus. Deux alternatives pour le peuple : le silence ou l’exil. Derrière la prose très critique de Khaled Al-Khamissi se profile le soulèvement du printemps 2011, cette formidable envie d’inverser la tendance, ce désir ardent que l’Égypte retrouve sa grandeur d’antan, panse ses plaies et stoppe l’hémorragie nationale.

 

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