Bande dessinée

Chloé Cruchaudet

Céleste

illustration

Chronique de Arnaud Bresson

Librairie Sauramps (Montpellier)

Le centenaire de la disparition de Marcel Proust est l’occasion de nombreuses parutions. Chloé Cruchaudet nous offre sa version personnelle de l’écrivain, à la fois touchante et sans concessions, à travers la vie de Céleste Albaret, gouvernante et secrétaire de l’auteur de À la recherche du temps perdu.

Céleste Albaret est une jeune femme oisive mariée à un chauffeur de taxi qui a comme client régulier un dandy un peu particulier. Elle se retrouve un peu par hasard à faire la courrière dudit dandy, emploi aujourd’hui oublié qui la fait livrer le courrier personnel de l’écrivain. Ce personnage, tellement éloigné de la culture de la jeune Lozérienne, s’attache petit à petit à cette femme simple, discrète et l’embauche comme gouvernante. Dans ce premier tome d’un diptyque, Chloé Cruchaudet nous faire découvrir l’écrivain à travers sa relation naissante avec Céleste. La jeune provinciale est tout d’abord très intriguée par ce personnage principalement cloîtré dans sa chambre, véritable tour d’ivoire, ne sortant de son domicile qu’après la tombée de la nuit et dont l’heure de réveil habituelle est 16h. Le milieu des aristocrates, qu’elle découvre en livrant les premiers exemplaires édités à compte d’auteur de Un amour de Swan, est un nouveau monde à découvrir. L’emploi de la troisième personne lorsqu’on s’adresse à son employeur, la place des domestiques, pas aussi flamboyante que les intérieurs des hôtels particuliers : Céleste découvre les règles qui régissent le grand monde. Et surtout, Marcel et elle s’apprivoisent mutuellement. Car Céleste, tout le monde le sait, ne sait rien faire : ni cuisiner, ni faire le ménage, ni même répondre au téléphone ! Il faut tout lui apprendre. Et étonnamment, l’écrivain si solitaire prend le temps d’enseigner les bons usages à sa gouvernante. Elle, sous la forme de petits conseils organisationnels, s’immisce dans la construction du travail littéraire du phénomène de ces années qui voient arriver la Première Guerre mondiale. La dessinatrice de Ida, Mauvais genre ou plus récemment Les Belles Personnes verse toute sa sensibilité et sa virtuosité pour décrire le lien qui lentement se crée entre les deux personnages, lien fait de dépendance réciproque, de manipulation de la part de Proust, d’un amour platonique peut-être aussi de la part de Céleste. Chloé Cruchaudet met en scène magnifiquement, sous la forme de rondes folles ou d’ellipses avec des couleurs splendides, les affres de la création littéraire, les détails qui font remonter les souvenirs d’enfance, l’appréhension de l’entrée dans l’inconnu ou les folles soirées dans les chambres d’hôtels borgnes. Finalement, le seul tort de ce projet réside dans le fait de devoir attendre le deuxième et dernier tome pour pouvoir lire la suite de l’aventure !

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