Chronique Ville des anges de Christa Wolf

  • Christa Wolf
  • Traduit de l’allemand par Alain Lance et Renate Lance-Otterbein
  • Coll. «Coll. « Cadre vert »»
  • Seuil
  • 06/09/2012
  • 400 p., 22 €

Par Christine Lemoine Librairie Violette and Co (Paris 11e)

L’éloignement du lieu qui cristallise la douleur ou la confusion, peut favoriser la distance nécessaire à la résolution des conflits. La narratrice du roman, double de la grande écrivaine allemande, séjourne à Los Angeles en résidence d’écriture. C’est l’occasion d’une introspection qui interroge aussi son rapport à la littérature et à l’histoire meurtrie de son pays.

C’est trois ans après la chute du Mur de Berlin que Christa Wolf (1923-2011) situe son récit. L’Allemagne de l’Est – où la romancière a vécu depuis la guerre – vit un « tournant » euphorique qui apportera d’ailleurs bien des déceptions. Mais pour Christa Wolf, c’est aussi un pays qui disparaît : « Nous avons aimé ce pays. Une phrase impossible, qui n’eût mérité que railleries si [je] l’avais prononcée. » Un pays où elle est restée, malgré les désillusions à la hauteur de l’espoir en un idéal communiste. Aux États-Unis, en 1992, comme avant, comme après, le mot « communisme » effraie à un point qu’on ne peut imaginer ici. La narratrice découvre ce pays à travers une ville improbable, qui offre une lumière et une vue sur l’océan propice à la méditation, qui abrite des colonies de SDF loin du luxe des villas et a accueilli des exilés allemands, souvent juifs, fuyant le nazisme, dont Brecht et Thomas Mann que la narratrice relit et cite. Une ville qui éblouit et fait peur, capable d’évoquer à la fois le foisonnement artistique et la chasse aux sorcières du maccarthysme. Mais le récit se déroule sur plusieurs strates : la narratrice est aussi venue pour retrouver les traces d’une certaine L., émigrée à Los Angeles, avec qui a correspondu une de ses grandes amies restée en Allemagne de l’Est, Emma. Toutes deux sont mortes et la narratrice ne possède que quelques lettres qui lui en disent bien peu. Un hasard la mènera vers L., un hasard dont sera témoin un certain Peter Gutman, en résidence lui aussi, complice parfois cynique du travail de mémoire menée par l’héroïne du roman. Autre niveau de narration, la tâche immense consistant à faire remonter à la surface les épisodes marquants de ce qu’on a vécu. On se souvient parfois d’anecdotes comme d’expériences marquantes. C. Wolf a eu accès aux volumineuses archives la concernant et détaillant par le menu les surveillances dont elle était l’objet par la Stasi. Mais elle avait oublié un épisode ancien, qui fit d’elle une « collaboratrice informelle ». Il faut donc se souvenir de tout : les convictions puis la distance (et « la douleur était à la mesure de l’espoir »), les amis, certains partis et d’autres morts, sa jeunesse, sa famille. Retracer le cheminement d’une vie, avec ses convictions, ses errements, ses peines, ses doutes, ses rêves. Le roman raconte tout cela avec force et humilité, montrant que rien n’est ni blanc ni noir, que la littérature est un soutien, que la langue est importante, parfois intraduisible, ou, comme celle des services secrets « à qui la vraie vie échappe », « lamentable ». Certainement pas celle de Christa Wolf.

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