Chronique La Passion de Jeanette Winterson

Christine Lemoine Librairie Violette and Co (Paris 11e)

Profitant du succès de Pourquoi être heureux quand on peut être normal paru l’année dernière, L’Olivier et Points Seuil rééditent les livres de la romancière anglaise qui étaient épuisés. Heureuse initiative ! Occasion, aussi, de montrer la dimension philosophique de son œuvre, comme dans ce conte situé au tournant des années 1800.

S’éloignant de la veine autobiographique de Pourquoi être heureux… et Les oranges ne sont pas les seuls fruits, Winterson raconte deux histoires en parallèle qui finissent par se rejoindre. Henri, jeune homme élevé dans la campagne française, s’engage dans les troupes de Bonaparte lancées à la conquête de l’Europe. Henri sait lire et écrire, il a profité des enseignements d’un curé plutôt libertaire qui lui a appris à penser par lui-même : « Si l’on est obligé de travailler, un patron absent est l’idéal », répond ce curé pour justifier sa vocation. Henri, plutôt fluet, est assigné aux cuisines où il a la charge de s’occuper des volailles dont Bonaparte est friand. Il tient un journal où il consigne non seulement ce qu’il voit des opérations militaires, mais aussi ses sensations, ses amitiés et sa passion pour le futur empereur, dont la démesure le fascine. Henri explique : « Ce ne sont pas les faits qui m’intéressent mais ce que je ressens. Or ce que je ressens évoluera, je veux m’en souvenir ». Mais pendant la campagne de Russie, devant l’horreur de cet « hiver zéro », sa passion se mue en haine, car « la passion s’accommode mal de la déception », et il déserte en compagnie d’un ami et de Villanelle, jeune femme vendue comme prostituée aux officiers avec qui il fera route vers l’Italie. Le récit de Villanelle nous entraîne à Venise, « cette ville enchantée où tout semble possible », y compris de naître avec des pieds palmés et de naviguer dans des cités intérieures qui ne figurent sur aucune carte. C’est la ville du déguisement et du jeu ; Villanelle s’adonne aux deux. Elle se travestit en garçon pour aller et venir plus librement. Une femme mystérieuse la subjugue et, après neuf nuits en sa compagnie, Villanelle sait qu’elle a perdu son cœur, conservé dans un écrin par celle qui est devenue son premier amour. Elle accepte de se marier avec un homme sans scrupule qui jouera plus tard son avenir au jeu. Et le destin réunira Henri et Villanelle. Henri est amoureux de Villanelle, mais elle le considère comme un frère et développe pour lui un sentiment incestueux. Elle l’entraîne dans son monde où, « quelque part entre la peur et la volupté, il y a la passion ». Henri découvre alors qu’« être libre c’est être capable d’aimer » même s’il choisira d’être enfermé. Comme dans les contes, Winterson use de la réitération pour scander son propos. Elle répète par la bouche de chacun de ses personnages : « Je vous raconte des histoires. Faites-moi confiance » (c’est d’ailleurs la dernière phrase du roman). Elle répète : « On joue, on gagne. On joue, on perd. On joue. », car c’est le jeu qui est excitant. La vie est un jeu où l’on peut miser gros, jusqu’à perdre « la chose fabuleuse et inestimable » que chacun porte à l’intérieur de soi. Et comme dans les méandres de Venise, on peut se perdre dans le jeu jusqu’à la folie si l’on n’a pas le courage de se confronter à ses fantômes. Subtilement, Winterson démontre l’impossibilité d’une vie dépourvue de passion, quelle qu’elle soit, pour un conquérant, le jeu, Dieu ou le diable, l’être aimé…

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