Chronique Vi de Kim Thuy

Murielle Gobert Librairie Passerelles (Vienne)

Vi est un livre mouvant, empreint des parfums de l’Asie, coloré de ses teintes et de ses paradoxes, oscillant sans cesse entre fragilité et puissance. À la fois fable et fresque, récit et conte, il contient ce mystère qui est en réalité la force des grands romans : nous ouvrir subtilement les portes d’un monde inconnu et nous le rendre définitivement nôtre, intime et familier.

Il existe un pays où les filles sont connues pour leur teint pâle et leurs joues roses. Il se nomme Dà Lat. Là-même où les jeunes hommes disent à leur bien-aimée : « Tu es mon printemps ». Une région de plantations où les cerises mûres digérées par les civettes donnent au café un goût unique. Sa devise principale est : « Elle donne aux uns la joie, aux autres le bon temps. » C’est là que Xuân lie pour toujours son destin au fils de la famille Lê Van An, prince d’un royaume agricole que l’histoire va peu à peu se charger de déchoir. C’est le pays de l’enfance, celui de Vi, leur unique fille. Son prénom signifie précieuse, minuscule, elle qui ne cesse de grandir et de dépasser les autres filles, et tentera coûte que coûte de se rendre la plus discrète possible. Invisible. Car être vu peut signifier le pire pour les nantis en 1975, lorsque les communistes s’emparent du Sud Vietnam. La suite n’est qu’une longue fuite. Fuite de son père en lui-même, laissant sa famille courir vers l’inconnu. Fuite des femmes autour de Vi dans des unions sordides, où les coups et la soumission sont le prix à payer pour des libérations de frères, maris ou enfants, ou pour un simple ravitaillement. Fuite enfin de Vi avec sa mère et ses frères vers un camp en Malaisie, puis, pour finir, vers le Canada. Vi pourrait être le simple récit de cette part d’histoire tragique que fut l’exil des Boat People fuyant le régime communiste. Mais ce roman est bien plus que cela, grâce à l’écriture unique de Kim Thúy. Singulière et délicate, comme l’âme vietnamienne, elle donne au roman sa respiration poétique, nous révèle avec la même grâce les drames et le ravissement, l’horreur comme la joie et la sensualité, et transforme parfois ce qu’elle décrit au détour d’un simple mot, si bien qu’on se trouve surpris d’être amusés au milieu de l’indicible. Elle tisse avec pudeur le lien ténu et puissant des générations, celui qui relie Vi aux traditions de son clan, et nous restitue par petites touches quotidiennes la résistance des déracinés, leur entêtement tranquille à la vie, leur audace silencieuse à rebâtir, où qu’ils soient, un monde éphémère, suspendu, qui leur appartient au-delà des migrations et des déchirements. De tous ces mots qui disent si justement l’exil, le poids de l’histoire familiale et de l’archaïsme, l’inadmissible répétition de l’histoire, celui qui résonne le plus est pourtant celui-ci : « Chance », que répète la mère de Vi et sa meilleure amie la nuit de leurs retrouvailles après le départ du Vietnam. Car c’est la chance qui ponctue les étapes et les épreuves traversées tout au long de ce roman, où la vie avance inexorablement, rien ne pouvant entraver sa croissance, à l’image de la nature omniprésente, pas plus que celle de l’amour, qui pousse comme une fleur exotique, ni la force de ces êtres exilés dans leur formidable acceptation de ce qui vient et s’enfuit.

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