Chronique La Femme révélée de Gaëlle Nohant

Murielle Gobert Librairie Passerelles (Vienne)

Dans ce nouveau roman, Gaëlle Nohant, en se mettant du côté du photographe, choisit son camp, celui de l’artiste qui voit et témoigne, et celui de ceux qui espèrent et se battent. Son style fluide et lumineux est une surface sous laquelle affleure le bouillonnement des combats humains, dans le flot mélangé de l’intimité et de l’Histoire.

La Femme révélée pourrait n’être que l’histoire de Violet Lee, émigrée à Paris dans les années d’après-guerre, portant son appareil photo en permanence sur elle et traquant au gré de ses déambulations et de ses rencontres la vérité des lieux et des personnages. Une femme seule, se mêlant à la jeunesse asphyxiée par les couvre-feux de la guerre et reprenant son souffle dans ces caves où partout le jazz explose et répand sa fièvre ; explorant les lisières de Paris, ces villages qui portent le nom de Ménilmontant ou de Belleville ; se liant à des êtres à la marge, qui font de l’amitié et de la solidarité une morale indestructible. Suivre Violet Lee dans ce Paris des années 1950, irrigué de musique et de liberté naissante, vivre avec elle cet amour qui descend sur elle comme un « aria » en la personne de Sam, américain exilé comme elle, serait suffisant pour nous faire aimer ce roman. Mais Gaëlle Nohant tisse entre la réalité et ce personnage des liens bien plus tortueux qu’il n’y paraît en surface, et si elle apparaît aux yeux de son entourage comme un mystère insondable, le lecteur, lui, est plongé dans les profondeurs d’un personnage à la force toujours renouvelée, qui porte en elle un espoir indéboulonnable, « vivace comme le chiendent ». Car Violet Lee est en réalité Eliza. Elle a laissé de l’autre côté de l’Atlantique la vie d’une femme mariée dans la bourgeoisie de Chicago, et surtout un enfant, son fils Tim, n’emportant avec elle qu’une valise et son appareil photo, l’objectif braqué vers les autres comme un bouclier. Traquée par ses souvenirs, et par ceux qui la cherchent pour lui faire payer le prix de sa liberté, elle rentre dans le cœur du lecteur comme le ferait un animal aux aguets, cherchant la paix à l’abri d’un Rolleiflex qui capte le monde et protège tout à la fois. Chapitre après chapitre, nous restons derrière cette femme double, meurtrie par l’exil et l’abandon de son fils, mais bien décidée à « se tenir droite sur un chemin tordu », avec pour seule boussole le respect de ses convictions. Nous sommes avec elle, l’œil rivé sur deux mondes à la fois : l’Amérique orgueilleuse et verticale où l’on ne courtise que le futur, et Paris, havre des artistes et des réfugiés, amoureux de son passé mais ouvert à tous les possibles. Et de ces deux modernités en éveil, qui émergent des décombres de la guerre, l’image révélée nous montre les mêmes ghettos et les mêmes existences laborieuses, les mêmes ravages du cynisme et du racisme. Il semble que dans ce roman, sensible comme une pellicule photo, il y ait surtout la singularité d’un regard qui s’impose et la capacité de composer avec ce regard une composition ample, profonde et engagée dont l’intensité nous bouleverse.

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