Chronique Caprice de la reine de Jean Echenoz

Alexandra Romaniw Librairie L’Atelier (Paris 20e)

Caprice de la reine, le dernier livre de Jean Echenoz paru aux éditions de Minuit, rassemble sept courts récits écrits entre 2002 et 2014 pour divers projets artistiques, revues ou catalogues. Il y est question d’un lieu, d’une époque. C’est aussi un art de la description et du portrait qui vient compléter l’œuvre du grand écrivain français.

Dans le premier récit intitulé « Nelson », nous sommes au xixe siècle dans le Suffolk, où se trouve l’amiral Nelson. Comme dans Ravel, Courir, et Des éclairs (Minuit), Jean Echenoz dresse le portrait d’un homme en maniant l’ellipse avec brio et minutie. En quelques phrases nous est proposée une biographie, tout est trié, on va à l’essentiel. Pas de détails inutiles dans les livres du grand écrivain ! « Hiver 1802, manoir dans la campagne anglaise, l’amiral Nelson vient dîner. » Plus loin : « Fatigué, certes, il y a de quoi, après tout ce qu’il a vécu. » On n’en saura guère davantage, à quelques détails prêts, surtout utiles à l’agencement du récit. Echenoz sait où il veut en venir, alors il coupe. L’héroïsme de l’amiral n’intéresse pas le narrateur, il le décrit à travers des actes triviaux et simples (il s’assoit, mange, va au jardin), puis il retrace l’histoire de sa mort étrange et la manière dont son corps se retrouvera… dans une barrique d’eau-de-vie. Voilà comment peuvent finir certains héros ! Ces histoires d’hommes illustres ou inconnus sont racontées dans un style épuré et assez cinématographique. Les portraits sont réalisés de manière singulière, l’auteur prend des angles parfois très serrés, parfois éloignés, à la manière d’une caméra. « À droite de la main qui écrit ceci s’étend d’abord une terrasse » Puis « Opérons à présent un mouvement de rotation depuis le sud vers l’est ». Le narrateur nous emmène, il dirige la manœuvre, le lecteur peut se laisser porter. On s’approche progressivement, pour mieux s’éloigner ensuite. La vue d’ensemble s’élargit et rétrécit, on se focalise pour mieux reculer, prendre de la distance ; et c’est alors que la chute apparaît comme un final distancié et drôle. Dans « Caprice de la reine », la minutieuse description d’un paysage mayennais se conclut sur le regard plongeant vers une colonie de fourmis affairées qui « procèdent alors à un rapide contact frontal, histoire d’échanger un baiser subreptice ou se rappeler le mot de passe du jour, à moins que ce ne soit pour ricaner en douce du dernier caprice de la reine. » Plus loin, le portrait minimaliste de vingt reines : leurs coiffures, leurs bijoux, leurs expressions… trois caractéristiques communes pour une description, sauf pour deux d’entre d’elles où il faut bien noter une différence : « présence de gros seins » ! Comme le personnage du cinquième récit, Echenoz « fil[e] droit vers l’objectif. » Il nous rappelle que c’est lui « le patron », il met ses textes et ses lecteurs « à l’épreuve du réel » en gardant « une certaine suite dans les idées » ! Dans chaque texte, ce que l’on peut retenir, en dehors de l’immense plaisir de la lecture, c’est que son auteur nous prouve encore une fois sa science de la concision (souvenons-nous de 14, mais aussi de Jérôme Lindon, ou encore de L’Occupation des sols, Minuit). Ces récits nous rappellent qu’Echenoz peut aussi écrire des histoires courtes avec mordant et humour. Du grand art, comme toujours.

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