Littérature étrangère

Semezdin Mehmedinovic

Le matin où j'aurais dû mourir

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photo libraire

Chronique de Anne Canoville

Librairie Les Mangeurs d'étoiles (Lyon)

Semezdin Mehmedinović rend compte d’une expérience de la maladie – la sienne et celle de son épouse : un AVC qui les privera d'une partie de leur mémoire – dans un livre dont la beauté sublime la dureté du sujet.

La forme du journal intime pourrait à première vue déconcerter, sembler décousue. Mais par son application à restituer le plus justement possible les états qui le traversent, le poète et écrivain bosniaque Semezdin Mehmedinović donne forme, au fil de l'écriture, à un tissu d’expériences complexes dont il nous fait partager l'intensité. Comme celle de devoir fuir la guerre pour un autre pays (les États-Unis) où l’on sera toujours perçu comme un étranger, surtout quand celui d’où l’on vient n’existe plus. Le sentiment de solitude qui en découle ne se manifeste jamais avec autant d’acuité que lorsque l’auteur évoque les langues dans lesquelles il s’exprime : celle de sa mère dans laquelle il n’a cessé d’écrire et celle de son pays d'adoption, l’anglais. Et nous mesurons l’écart incompressible qui demeure entre les deux idiomes et cette sensation d'inadaptation par le langage, commune à tous les exilés. La question de la mémoire est aussi prégnante. En superposant et faisant se confondre deux moments de temps distincts (une observation sur le vif et le souvenir qu’elle convoque en écho), la démarche de l’auteur n'est pas sans rappeler celle de Proust, même si elle est davantage source de nostalgie que de joie d’avoir échappé un instant à sa finitude. Pour autant, cette conscience du temps qui passe ne fait pas l’objet d’épanchements : la mélancolie sans la tristesse. Et puis il y a l’amour qui se construit patiemment et ne s’exprime jamais aussi puissamment que dans les moments douloureux, dans la constance de soins quotidiens, dans le relevé minutieux des détails qui révèlent, bien au-delà de l’engouement passionnel, les raisons de l’attachement à la personne chérie. La forme du livre prend ainsi tout son sens : de ces fragments du quotidien émane un point de vue particulièrement fort que l’auteur parvient à nous faire épouser dans toute sa singularité.