Chronique Les Amants d'Hérouville de Yann Le Quellec

Igor Kovaltchouk Librairie Actes Sud (Arles)

Fantasque, exubérant, créatif, fêtard : le musicien Michel Magne a traversé la deuxième partie du XXe siècle à la façon d'un météore. Dans ce concept-album, les auteurs déroulent le fil de sa vie, en alternant documentation biographique, photos intimes et bande dessinée classique : une réussite.

Le musicien Michel Magne avait un peu été oublié. Très heureusement, l'album Les Amants d'Hérouville va réparer cette injustice. Ami de Françoise Sagan, précurseur de la musique électronique, il organise des concerts où les basses grondantes font vomir certains spectateurs retenus prisonniers dans la salle par une équipe de rugby ! À la pointe de l'avant-garde donc, mais aussi compositeur de bandes originales de grands films populaires (Fantômas, Angélique...). Également ami de Jean Yanne, il partage avec lui le goût de l'insolence sacrilège et de la gouaille dévastatrice. Michel Magne n'a jamais choisi entre le haut, le bas, la droite et la gauche : en équilibriste chevronné qu'il était, il a tout essayé, simultanément. Sa grande histoire, ce fut le château d'Hérouville, aux abords de Paris : il achète au début des années 1960 cette bâtisse où George Sand et Chopin vécurent des amours tumultueuses. Le château brûle en 1969, avec toutes ses partitions et ses bandes magnétiques. Un autre se serait effondré. Lui décide de tout reconstruire, en mieux, et de faire d'Hérouville un grand studio d'enregistrement où les artistes seraient comme chez eux. Et ça fonctionne : les Grateful Dead donnent un concert mythique dans le parc ; Pink Floyd, Bowie, Elton John y enregistrent des disques mythiques. L'ambiance y est joyeuse et insouciante : c'est le summer of love des seventies. Mais ce qui commence avec du champagne et des feux d'artifice finit parfois dans les bureaux des comptables ou des huissiers : grand seigneur mais piètre gestionnaire, Magne est contraint de vendre le château. Dès lors, sa vie n'est qu'une longue chute et, naturellement, ses amis et la profession se détournent de lui. Dépressif, alcoolique, il se suicidera en 1984. Le choix fort de Yann Le Quellec et Romain Ronzeau, les auteurs des Amants d'Hérouville, est d'avoir commencé leur album par la rencontre de Magne avec la jeune femme qui deviendra son épouse, Marie-Claude, au moment où le château renaît. Fou amoureux, il la photographie partout, tout le temps, frénétiquement. L'album lui-même illustre la créativité de Magne en alternant passages documentaires et biographiques, grandes pages sans texte où se fondent photos et bande dessinée. Formellement, c'est superbe. Et sur le fond, on ne peut qu'être touché par l'itinéraire de cet homme qui n'a jamais cessé de vivre démesurément et qui s'est fracassé sur la grise réalité. Un bel album, gai et mélancolique.

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