Littérature étrangère

Michelle Zauner

Pleurer au supermarché

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photo libraire

Chronique de Roméo Van Mastrigt

Librairie Au vent des mots (Lorient)

Ce roman coréen saura vous émouvoir autant qu'il vous donnera faim. À travers la relation entre une femme atteinte d'un cancer et sa fille désirant rattraper le temps perdu, Michelle Zauner délivre un bouleversant témoignage d'amour pour sa mère et la cuisine de son pays.

Ce roman est un véritable kimichi littéraire : comme ce plat coréen, il est piquant et acidulé en bouche, puis très vite, vous fera monter les larmes. Jeune adulte, Michelle Zauner ne pense qu’au rock et à sa carrière musicale qui ne démarre pas. Elle vit une existence de trentenaire fauchée à New York, musicos un brin déglinguée, loin de ses parents et de leur éducation stricte. Américaine par son père, coréenne par sa mère, Michelle n’a jamais vraiment trouvé sa place, malgré ses fréquents voyages en Corée aux côtés d’une mère très à cheval sur son éducation. Ce tiraillement entre ses deux cultures a creusé le fossé entre elle et ses deux géniteurs. Jusqu’au jour où elle reçoit un coup de téléphone : sa mère lui annonce être atteinte d’un cancer. La jeune femme décide alors de mettre sa carrière entre parenthèses pour rester à son chevet et rattraper le temps perdu. Commence alors pour les deux femmes un long voyage dans la mémoire : les voyages en Corée, les virées au supermarché, les relations compliquées entre une mère intransigeante et une fille totalement rebelle. Mais au-delà des différents, c'est la nourriture qui les lie au plus profond d'elles-mêmes, l'un des seuls moyens pour elles de se témoigner leur amour. Dans Pleurer au supermarché, vous dégusterez des bibimbap, des banchan, des kimchi, des kimpap. Le lecteur salive et se vautre délicieusement dans ces évocations gastronomiques qui font gronder le ventre. Si ce livre est un magnifique tableau des relations mère-filles, il est aussi un formidable plaidoyer pour le pouvoir fédérateur de la bonne cuisine. Chacun de ces plats rappelle à l’auteure des moments particuliers de son existence qu’elle partage avec beaucoup de finesse et d’amour. Michelle, devenue aidante au chevet de sa mère, se retrouve bien désarmée lorsque vient le moment de nourrir sa mère. Jamais elle n'a pris la peine d'apprendre ses secrets de cuisine. C'est sur Youtube, avec des tutoriels, qu'elle apprendra les rudiments de la cuisine, pour tenter de faire honneur à sa mère. C’est à l’hôpital, pour l’aider à guérir, qu’elle lui apportera des plats faits de sa main. Il y a beaucoup de pudeur dans ces non-dits faits de petits gestes, dans ce texte qui prend aux tripes. C'est finalement un roman universel que livre ici Michelle Zauner, un roman sur la maladie, sur le passage à l'âge adulte, sur les relations parents-enfants et sur les plaisirs de la gastronomie. Ce texte renvoie à sa propre existence : les plats emblématiques de ceux que l'on aime ne sont-ils pas les souvenirs les plus prégnants qu'il nous reste d'eux ?