Chronique Les Trois Vies de Hannah Arendt de Ken Krimstein

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Alice Ruëst Librairie Vivement dimanche (Lyon)

Nous parcourons, dans la bande dessinée de Ken Krimstein, les vies d’Hannah Arendt, disséquées en trois lieux, l’Allemagne, la France et les États-Unis, qui fondent et construisent sa vision du monde. Entre sa jeunesse, le développement de sa pensée, ses rencontres, ses succès. Puis Eichmann, Jérusalem et le silence. Éclairant !

Ce qui frappe au premier abord, à la lecture des Trois Vies de Hannah Arendt, c’est la constance de l’exil de cette femme. Elle est exilée du monde des humains parce que jeune, déjà, elle est trop intelligente, questionnante. Puis exilée du monde des Aryens parce que trop juive ; exilée du monde des hommes parce que trop aimante ; exilée du monde des intellectuels parce que trop innovante ; exilée européenne parce que chassée par le régime nazi. Et dans le même temps, elle se remplit de tout ce qu’elle n’est pas, forge des amitiés inébranlables, brûle d’amours passionnelles et, évidement, regarde et écrit sur le monde, construit une pensée. Ce qui frappe en second lieu, c’est l’intensité égale de son implication dans la pensée et dans le corps. Arendt n’est pas un pur esprit et c’est parce qu’elle vit les choses de près, de plein fouet, qu’elle peut en extraire le concentré qu’elle va redéployer dans ses ouvrages. Et Krimstein nous accompagne dans cette histoire foisonnante et complexe. Il prend le temps de laisser la place aux mots autant qu’aux dessins. Sa construction graphique fait des allées et venues au gré du propos. On navigue avec lui entre les rencontres foisonnantes d’Arendt, les cercles intellectuels dont elle fait partie aux côtés d’une kyrielle de grands penseurs européens (Chagall, Munch, Ernst, Einstein, Weil, Brecht, Lang, pour ne citer qu’eux), et des planches plus intérieures où Arendt nous raconte son cheminement de philosophe, dans lesquelles on dissèque son regard précis et ses influences, ses questions et doutes. Et Heidegger, le fil rouge de la vie d’Hannah, l’amour de jeunesse, le nazi, l’homme détesté et adulé, l’erreur nécessaire, l’homme à séduire (intellectuellement) malgré tout et jusqu’au bout, et l’homme auquel il faut résister à la fin. Les Trois Vies de Hannah Arendt est un fin mélange entre la biographie honnête d’une grande figure du XXe siècle et une porte d’entrée dans sa philosophie. Effectivement, ce livre nous offre la possibilité de contextualiser une pensée, de la comprendre dans un tout, de flirter avec l’analyse du totalitarisme, de goûter la liberté qu’elle propose, d’envisager la pluralité des individualités dans la masse, et peut-être de nous donne l’envie de lire Arendt ! Quand la bande dessinée rend hommage à une grande penseuse du siècle dernier et que le média se met au service du propos, que tout s’agence intelligemment et de manière juste, que le dessin est en cohérence avec ce qu’il dit, que le texte ne prend pas le pas sur la construction visuelle, quand tout est étayé, c’est brillant !

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