Bande dessinée
Alain Ayroles
La Terre verte

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Alain Ayroles
La Terre verte
Illustrateur(s) : Hervé Tanquerelle
Delcourt
09/04/2025
256 pages, 34,95 €
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Chronique de
Mehdi Ain-Bouzid
Librairie L'Alternative (Neuilly-Plaisance) - ❤ Lu et conseillé par 10 libraire(s)
✒ Mehdi Ain-Bouzid
(Librairie L'Alternative, Neuilly-Plaisance)
« Terre verte », c'est la traduction française du nom « Groenland », découvert par le légendaire Viking Erik le Rouge. On raconte qu'il l'aurait nommée ainsi afin d'attirer de nouveaux colons. Un nom ironique pour désigner une terre cernée de glace, aux pâtures avares, sans royaume et sans roi.
C'est sur cette lande inhospitalière que débarque messire Richard, homme d'armes bougon et bossu dont le passé trouble semble être resté en Angleterre. Il a pour escorte Dom Mathias, évêque à qui l’on a confié la charge du diocèse local : les colons islandais ont été convertis depuis plus d'un siècle en bons chrétiens mais il leur manquait un homme sain pour les guider. Richard n'a cependant rien du noble chevalier. Cynique, désabusé et égoïste, il se morfond bien vite en découvrant que cet étrange pays (où se mêlent culture nordique, catholicisme et escarmouches avec les peuples inuits) ne recèle aucune richesse à piller. Il repartira donc avec la nef qui l'a amenée, une fois sa mission terminée. Mais une vieille flamme va se rallumer dans le cœur sec du chevalier déchu : si cette terre est vide de trésors, elle l'est aussi de monarque ! Alain Ayroles (Les Indes fourbes, L'Ombre des Lumières) signe une nouvelle fable historique captivante, assisté ici au dessin par Hervé Tanquerelle (Le Dernier Atlas) qui donne vie aux traits du cruel Sir Richard et à sa froideur sans pitié, pareille à celle du Groenland. Si on retrouve dans ce récit un personnage similaire à celui de Don Pablos de Ségovie, prêt à mentir, trahir et voler pour arriver à ses fins, la noirceur assumée qui anime Richard le rend bien plus terrifiant que la fripouille sympathique des Indes fourbes qui ne s'avilissait que par instinct de survie. Richard est un tueur, un tyran, un conquérant. Il est le méchant de l'histoire et c'est dans sa tête que nous sommes enfermés. Tout l’intérêt de Terre verte se trouve là : un regard derrière le rideau, dans les coulisses de ce qui fait la méchanceté. Richard est une incarnation de tous les puissants qui cèdent au vice : un homme addict au pouvoir et à la domination, un esclave volontaire de son ambition. Alors qu'il manipule les colons pour mieux les trahir, qu'il se déguise en libérateur pour mieux les asservir, qu'il assassine dans l'ombre pour mieux se proclamer vengeur, seul le lecteur a accès à son monologue intérieur, à son terrible visage : Richard n'est ni un fanatique ni un hypocrite, c'est un homme vil, parfaitement conscient de sa propre monstruosité qu'il considère comme le moyen d’accéder à ses rêves de grandeurs, son royaume fantasmé. La Terre verte, c'est un regard assumé sous le crâne des tyrans, une plongée saisissante dans les immondices du pouvoir, dans le blanc de la neige et le rouge du sang.