Littérature étrangère

Paolo Cognetti

En bas dans la vallée

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Chronique de Valeria Gonzalez y Reyero

Librairie Jeanne Laffitte (Marseille)

Après le grand succès de ses précédents romans, Paolo Cognetti, le poète des montagnes, nous envoûte encore une fois avec un récit court et imbibé de nostalgie, dans lequel il retrace le portrait instantané d’une vallée sombre du Nord de l’Italie, où la vie a le goût vaseux des lendemains de cuite.

Luigi et Alfredo n’ont presque plus rien en commun en tant que frères. Luigi est garde forestier dans la vallée de Valsesia où il est né ; il veut fonder une famille et aimerait retourner habiter dans la cabane paternelle, tout en haut dans la montagne. Alfredo est le frère baroudeur, celui qui a fui la vallée pour les grands espaces canadiens. Ils sont en effet comme le mélèze et le sapin que leur père avait plantés à leur naissance. Le retour du fils prodigue ne tient qu’à quelques formalités administratives liées à l’héritage de la maison sur l’alpage, même si Alfredo ne sait pas encore que la vallée va changer de visage car un énorme projet touristique verra le jour sur le flanc de la montagne. Les soirées bien arrosées aux comptoirs des bars démêlent les langues mais attisent aussi les rivalités, les hommes se pavanent et se rêvent en chasseurs, la bagarre peut naître d’un seul mot de travers. Dans ce paysage sombre et laissé pour compte, la tension monte progressivement, même si une lueur d’espoir persiste grâce à une présence féminine : celle de Betta, la femme de Luigi, qui a quitté Milan avec le rêve bucolique de la vie à la montagne et qui n’arrête pas de se battre pour l’enfant dont elle accouchera bientôt. Avec une langue poétique et acérée qui lui est propre, Paolo Cognetti a écrit un roman choral qui s’articule entièrement autour de contrastes et d’oppositions : la clarté et l’air pur de la montagne si éloignés de l’aspect sombre et vicieux de la vallée, deux frères aux caractères et aux projets de vie différents, ou encore la nécessité de préserver la nature qui se heurte à la volonté de construire une piste de ski. Les habitants de la vallée, cabossés, ivrognes et désabusés, éveillent quant à eux un sentiment de mépris mêlé de compassion. Et d’ailleurs, c’est ce dernier aspect qui rapproche tellement le roman de Cognetti de la chanson Nebraska de Bruce Springsteen, que l’auteur a utilisé comme source d’inspiration et bande son pendant l’écriture, comme il le dit lui-même dans la postface qui accompagne le récit. Un Nebraska italien, infiltré par une mélancolie désenchantée et grise, dont le dernier combat se joue avec la montagne elle-même, ses animaux et en particulier ses arbres. En effet, s’inspirant d’un barde celte du VIe siècle, Cognetti conclut son roman avec un poème très touchant sur le combat courageux et acharné de la nature contre l’ingérence de l’homme. Une conclusion parfaite pour ce roman à l’écriture débordante, comme une rivière qui finit sa course en bas dans la vallée.