Comment avez-vous eu connaissance du CARD ? De ses actions ? De son histoire ?
Janet Skeslien Charles – J'ai eu l'idée de ce livre alors que je faisais des recherches sur Dorothy Reeder, la bibliothécaire qui a résisté aux nazis et qui figure dans mon roman Une soif de livres et de liberté. En fouillant dans les archives de l’American Library Association, j’ai découvert qu’en 1918, pendant la Grande Guerre, une bibliothécaire du nom de Jessie «Kit» Carson s’est rendue en France où elle a créé quelque chose qui n’existait pas encore : des bibliothèques pour enfants. Après la guerre, elle a transformé les ambulances en bibliobus. J’ai eu des frissons et voulais en savoir plus.
Quelle était la motivation de ces femmes, ce qui les faisait agir, avancer ?
J. S. C. – Jessie « Kit » Carson lisait les journaux tous les jours et elle voulait agir. Elle avait 42 ans et était célibataire quand elle a quitté son travail à la New York Public Library afin de travailler pour le Comité américain pour les régions dévastées. À l’époque il n’y avait pas de filets de sécurité. Selon une lettre qu'elle a écrite à sa famille, Kit n’avait même pas les trente dollars nécessaires pour acheter un billet de train de New York à la Pennsylvanie pour dire au revoir à sa mère. Malgré son manque de moyens, elle est venue en France pour aider les victimes de guerre. Quant aux autres Américaines, certaines étaient veuves, d’autres avaient aussi perdu des enfants en bas âge ; elles savaient ce que c’était de tout perdre et de souffrir. À propos de son bénévolat dans le Nord, l’infirmière Mary Breckinridge a écrit : « Parfois, lorsque l’absence de mes propres bébés devient le plus insupportable, cela m'aide à me rappeler que je peux faire pour les autres ce que je ne pourrais pas faire pour les miens. » Certaines des jeunes filles étaient diplômées et étaient élevées pour devenir de bonnes épouses. Dans le Nord, elles ont trouvé la confiance en soi. À force de côtoyer le courage des Poilus et des Françaises, ces Américaines ont pu envisager qu’elles-mêmes portaient ce courage. Il y avait des Britanniques et aussi des Françaises qui se sont engagées. C’était un groupe international de 350 femmes de tous horizons.
Quelles recherches avez-vous effectuées, dans quels lieux, pour alimenter ce roman ?
J. S. C. – C’était dix ans de recherches fascinantes. Je me suis rendue à la Bibliothèque de New York et ensuite à la Bibliothèque Morgan. Je suis aussi allée au Musée franco-américain à Blérancourt. J’ai lu beaucoup de rapports et récits de bénévoles ainsi que leurs lettres. J’ai lu quelques autobiographies et analysé beaucoup de photos.
Partagez-vous la conviction de Jessie « Kit » Carson que la lecture est une planche de salut pour les enfants, surtout dans des situations chaotiques comme la guerre ?
J. S. C. – Absolument, non seulement pour les enfants et les adultes, et tout particulièrement en temps de guerre. Des études prouvent que la lecture est une des meilleures façons de créer l’empathie : après tout, lire des romans nous permet de mieux comprendre les autres. Comme disait Dorothy Reeder à propos des livres : « Aucune autre chose ne possède cette faculté mystique de faire voir les gens avec les yeux d’autres personnes. »
Malgré le contexte funeste de la Première Guerre mondiale, vous avez réussi à mettre de l'espoir et de la lumière dans votre roman. Était-ce indispensable pour vous ?
J. S. C. – Au fond, ce livre est une histoire d’espoir, d’amour et d’amitié. Pour moi, l’espoir est indispensable, surtout de nos jours, avec de nouveau les guerres, la haine et les incertitudes.
L'un de vos personnages dit que « chaque commune a besoin d'une bibliothèque de la même manière qu'un foyer a besoin d'une cheminée ». Quelle importance les bibliothèques ont-elles eues dans votre vie ?
J. S. C. – Les livres et la lecture, c’est ma vie. Les librairies et les bibliothèques, c’est là où je me ressource.
En 1987, Wendy Peterson, aspirante écrivaine, travaille à la NYPL pour payer ses études. Elle passe ses journées au service « Mémoire » à photographier des documents pour les archiver et tombe un jour sur une boîte d'articles consacrés au CARD fondé par Anne Morgan et Anne Murray Dike qui permit à de nombreuses Américaines, issues pour la plupart de familles aisées, de venir pendant la Seconde Guerre mondiale au service de la population des régions du nord de la France, dévastées par les bombardements. Parmi elle, Wendy découvre Jessie « Kit » Carson, une jeune bibliothécaire de la NYPL, comme elle, qui aurait été engagée pour fonder les premières bibliothèques jeunesse en France et par la suite aurait réutilisé les ambulances pour créer les premiers bibliobus. Un roman passionnant d'émancipation, d'humanité ; une déclaration d'amour au pouvoir de la lecture !