Essais

Johann Chapoutot

Les Irresponsables

✒ Anne Canoville

(Librairie L'Astrolabe, Rennes)

Avec Les Irresponsables, Johann Chapoutot nous livre un récit minutieux de la fin de la république de Weimar et de l’accession au pouvoir des nazis. Un ouvrage aussi éclairant qu’inquiétant au regard des leçons historiques et politiques qu’il est permis d'en tirer et de ses résonances avec l’actualité.

Spécialiste de l’Histoire allemande, Johann Chapoutot a contribué à un renouvellement de perspective sur le nazisme, d’un point de vue universitaire mais aussi, significativement, auprès d’un public plus large. Il a en effet documenté la cohérence de l’univers mental nazi tout en démontrant sa pleine inscription dans la modernité occidentale, celle de la révolution industrielle, du darwinisme social et de l’impérialisme. Ici, il concentre ses recherches sur la séquence allant des années 1930-1932 à la nomination, par le président Paul von Hindenburg, de Hitler comme chancelier du Reich en janvier 1933. Contre l’idée fausse selon laquelle celui-ci aurait été démocratiquement élu et contre l’imaginaire communément partagé d’une « marée brune » irrépressible, il met en lumière le rôle décisif d’une oligarchie conservatrice d’« extrême centre » (composée d’aristocrates et de bourgeois, hommes politiques, élites patrimoniales, industriels, juristes, etc.) qui, par crainte du bolchevisme et au mépris des résultats électoraux, fit le pari d’une alliance avec l’extrême droite à laquelle elle pava la route, avec le résultat que l’on sait. En plaçant la focale à l’intérieur des cabinets gouvernementaux, au plus près des intrigues de cour, Chapoutot parvient à établir le niveau de responsabilité de ces acteurs dans la liquidation du régime parlementaire issu de la Constitution de Weimar sans sacrifier la complexité des causes historiques. Crise du capitalisme libéral, entêtement des gouvernements successifs dans des politiques austéritaires, destruction méthodique du modèle social allemand, présidentialisation du régime, normalisation des idées d’extrême droite dans la presse nationale et locale : c’est dans cette atmosphère politique déliquescente que « les structures laissent jouer la conjoncture ». Ni les normes constitutionnelles, ni les forces de gauche, atones et divisées, ne suffiront à préserver la démocratie des spéculations politiques et des calculs égoïstes. Les correspondances avec la situation actuelle sont criantes. Dans l’épilogue, l’historien revient sur l’intérêt à la fois épistémologique et critique de la comparaison historique. Plus qu’une précaution vis-à-vis de détracteurs potentiels, ce chapitre conclusif éclaire l’ensemble de sa réflexion des travaux d’autres historiens, chercheurs en philosophie politique et en sciences sociales. Ouvrage rigoureux et brillant, Les Irresponsables constitue un avertissement édifiant pour les temps présents.

Les autres chroniques du libraire