Votre roman est une sorte de huis clos dans un petit village de montagne italien. Que fait l’enfermement aux âmes humaines, à vos personnages ?
Matteo Melchiorre – Je dirais que ce n’est pas par hasard si ce roman a été écrit pendant le confinement, durant la pandémie, en 2020. Néanmoins, je ne dirais pas qu’il s’agit d’une histoire qui se déroule dans un enfermement, dans un monde clos. Son décor est ce petit village de la montagne italienne des Alpes orientales, Vallorgàna ; c’est à l’intérieur de ce microcosme qu’elle se déploie. Mais il ne s’agit pas d’un lieu que j’imagine fermé et renfermé ; c’est un lieu traversé par les mêmes dynamiques profondes, par les mêmes passions élémentaires qui caractérisent partout la vie humaine, du moins en Occident. Le fait que Vallorgàna ne soit pas un carrefour du monde globalisé ne produit pas d’effets différents de ceux que nous rencontrons dans d’autres centres de vie collective plus palpitants et plus effervescents, comme les villes et autres lieux ou non-lieux, comme on voudra.
Le Duc, c’est aussi une histoire d’héritage. Comment être soi quand le poids de la lignée familiale est omniprésent ?
M. M. – Tout à fait vrai : c’est une histoire d’héritage, c’est une histoire sur le sens de l’héritage et pas seulement en termes de biens matériels, de choses qui se possèdent physiquement, mais aussi et surtout de tout ce que nous recevons de l’ensemble d’une éducation pluriséculaire que nous avons tous sur notre dos. Une des caractéristiques principales du personnage du Duc est l’énorme influence de l’héritage (moral et culturel plus que patrimonial) dans sa vie quotidienne : possédant des archives appartenant à sa famille, noble et riche d’histoires, il est condamné par ces documents à s’immerger dans la profondeur de ce passé, de cet héritage, de cette énorme sédimentation de choses d’autrefois. De fait, il se sent perdu à l’intérieur de cette sédimentation. La question qui nous concerne est donc celle-ci : quelle marge de liberté avons-nous par rapport au passé, nous qui avons derrière nous une étendue presque inconnue ? Quand nos actions peuvent-elles se détacher de cet extraordinaire, de cet encombrant implicite dont nous sommes, bon gré mal gré, les enfants ?
Dans votre roman, la forêt est un personnage à part entière. Quel est votre rapport aux arbres et aux forêts ?
M. M. – La forêt est un personnage important de ce roman et c’est assurément un personnage du lieu que j’ai voulu raconter : la montagne de moyenne altitude avec ses villages qui se dépeuplent, ses communautés qui se voient contraintes de se repenser. Or, la caractéristique fondamentale de ces lieux est l’avancée de la forêt, la forêt qui se fait marée et qui reconquiert les espaces privés, les espaces agricoles et qui s’insinue jusque dans les installations humaines, amenant avec elle les loups, les ours et autres bêtes sauvages. Telle est la caractéristique des lieux où je vis parce que telle a été l’évolution écosystémique qui nous a entraînés. Mon rapport avec les bois et les arbres est le produit de cette réalité et c’est un rapport que j’ai amplement raconté dans un autre livre qui s’appelle Storia di alberi e della loro terra (Histoire d’arbres et de leur terre). C’est un rapport caractérisé par l’entretien, par l’intervention directe : être dans la forêt ne signifie pas seulement la contempler. Cela signifie intervenir sur la matière-forêt, cela signifie couper, entretenir, faire du bois, travailler la matière-arbre, à savoir le bois. C’est à cette activité que je me consacre comme s’il s’agissait d’une exigence, c’est mon temps le plus authentique. Arbres et forêts, en somme, représentent une sorte de mécanisme intégré à la respiration humaine : plus la respiration humaine gonfle et enfle, avec l’augmentation de la population des montagnes, plus la forêt se retire, elle inspire pour ainsi dire ; et vice-versa, quand l’homme se contracte, avec des chutes démographiques ou des phénomènes de ce genre, alors le bois se gonfle, expire, se répand. On se sent à l’intérieur d’un grand organisme vert, végétal, qui respire : d’un côté, cela soulage et réconforte, fait comprendre ce que cela signifie d’être sur cette planète, de l’autre, naturellement, ça étouffe, nous fait percevoir notre propre impuissance, met à nu notre incapacité à vivre dans la nature, d’y travailler, d’instaurer un rapport d’utilité réciproque.
Une certaine ambiance se dégage de votre roman. On sent l’odeur de la terre humide, du bois, etc. La nature environnante est finement décrite et par la même occasion ressentie par le lecteur. Comment travaillez-vous pour être au plus juste dans l’écriture ?
M. M. – Il existe un adage ancien concernant l’écriture qui revient fondamentalement à ceci : on écrit sur ce qu’on connaît, sur ce dont a l’expérience, sur ce qu’on sait. Je pense que l’authenticité du récit dépend d’à quel point celui qui écrit se trouve dans la situation qu’il entend raconter. C’est l’authenticité de l’expérience, je crois, qui engendre l’identification, la perception de l’être à la troisième personne dans l’histoire. Après, il peut être fécond de se mettre du côté du lecteur, d’un lecteur que j’imagine toujours encombré, ennuyé, lassé. Et donc, j’essaie de l’ennuyer le moins possible, ce qui ne signifie pas du tout le divertir ou lui rendre la vie facile, cela signifie lui dire ce qu’on a l’intention de lui dire dans le temps le plus bref et le plus exact possible, en évitant donc les grands détours et divagations. En ce sens, donner de la matérialité au récit est une voie qui garantit la rapidité et l’empathie avec le lecteur. Dans tout cela, il doit aussi y avoir le facteur individuel, le caractère individuel, le tempérament ; et cela, bien sûr, ne concerne en fait que marginalement la méthode et la technique.
Le Duc est un roman délicieux, une ode aux habitants des montagnes. Matteo Melchiorre emmène le lecteur sur les sentiers montagnards. Sa plume saisit les habitants humains et non humains des bois et des forêts. La nature environnante y est croquée avec précision. En prise avec une histoire familiale et ancienne, les personnages se débattent avec leurs démons et leur bassesse se dévoile. Le village de Vallorgàna se referme sur eux. Matteo Malchiorre signe un huis clos haletant aux allures de thriller.