Chronique Il faudrait s’arracher le cœur de Dominique Fabre

Par Léa Payen, Librairie Coiffard, Nantes

Encore un roman, encore une mémoire du passé et de ses déchirures. Mais pas de ceux que vous trouvez mauvais et vous font parfois cracher à juste titre sur la littérature contemporaine. Oui, Il faudrait s’arracher le cœur plutôt que de passer à côté du dernier roman de Dominique Fabre !

Onze romans ont précédé Il faudrait s’arracher le cœur, qui font de Dominique Fabre un romancier majeur de ces dernières décennies. Cet auteur sait décortiquer avec précision et sensibilité la vie de nos voisins de palier, de nos amis… créatures à la fois simples et complexes ! Autrement dit, Dominique Fabre est un conteur d’histoires du quotidien et du banal qu’il sait rendre magiques.

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1983. Maurice Papon est jugé pour crime contre l’humanité, Ariane part pour un bien long voyage et la France se débat entre dévaluation du franc et politiques d’austérité. C’est aussi l’époque de la Peugeot 205 où l’on ne parle pas encore du sida. Voilà le cadre d’ Il faudrait s’arracher le cœur , ou l’histoire d’une jeunesse construite sur des déchirures, une existence en pointillés, celle du narrateur. Le livre, divisé en trois parties, se nourrit de tranches de vie, d’arrêts sur image.

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La première partie nous permet de croiser le destin de Jérôme, garçon sympathique mais paumé dans une vie qui ne lui ressemble pas. Il déteste ses études de droit autant que ses parents et rêve d’en découdre avec une société dont les codes l’oppressent. Jérôme appartient à cette génération d’incompris pour qui le suicide représente une forme de libération et la drogue un moyen d’y parvenir : « En fait, j’ai certainement moins peur de la mort que des chemins qui y conduisent. Nous sommes des millions comme ça » . Il vit dans un squat avec le narrateur et Antonella, brune énigmatique dont il est follement amoureux. Antonella est actrice, rêve de gloire et accepte un rôle en Espagne, puis en Argentine, laissant Jérôme seul. Entre le narrateur et ses deux comparses va progressivement s’instaurer un trio amoureux…

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La deuxième partie évoque le départ du père du narrateur, dont la fuite, lâche et épouvantable pour tout enfant idolâtrant son père, est décrite avec brio : l’image d’Épinal se brise en mille éclats pointus qui se logent, pour trop longtemps semble-t-il, au creux du cœur. Cependant faut-il se l’arracher pour autant, ce cœur ? Tel est le leitmotiv du roman.

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La troisième histoire est celle d’Anna, la grand-mère du narrateur, petite vieille attachante, se préoccupant de savoir ce qu’elle va faire à manger à sa fille. Elle perd un peu la tête entre ses courses au marché, sa petite chambre et son déménagement.

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À travers ces récits, Dominique Fabre raconte le départ d’êtres aimés et le vide qu’ils laissent derrière eux, l’oubli impossible et la manière dont certaines rencontres nous façonnent irrémédiablement. Être vivant, c’est ressentir et donc avoir mal : le roman baigne ainsi dans une atmosphère d’errance, de flou, que l’auteur rend palpable par un sens aigu du détail. Un roman presque modianesque, en somme : « Ce qui nous rend la disparition d’un être plus sensible, ce sont les mots de passe existants entre lui et nous, et qui soudain deviennent inutiles et vides. » ( Villa Triste , Patrick Modiano).

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