Entretien Entretien avec Sorj Chalandon

Par Véronique Marchand, Librairie Le Failler (Rennes)

C’était le combat de son existence. Un combat sans concessions qui méritait tous les sacrifices, y compris celui de sa vie. Un combat comme une évidence. Et pourtant, il a trahi. Pourquoi ? Terrible 
et lancinante question à laquelle Sorj Chalandon tente, avec humanité, de trouver une réponse.

PAGE : Tyrone Meehan, haut cadre de l’IRA, est aussi un traître qui a trompé son pays, sa famille et ses amis pendant vingt ans. Un traître, au premier abord, ce n’est pas très sympathique, sauf que celui-là est une personnalité fascinante. Dans ce roman vous donnez la parole à ce traître… Votre traître ?


Sorj Chalandon : D’abord, je vais lever une ambiguïté. Mon traître, que j’ai écrit en 2008, s’arrête à la dernière page. Retour à Killybegs n’en est pas la suite. Ce sont deux livres qui fonctionnent de manière parfaitement autonome. Quand j’ai écrit Mon traître, j’ai eu l’idée de faire vivre et mourir mon personnage dans une petite ville, un port irlandais du nom de Killybegs. Mon traître relatait une histoire extrêmement personnelle. C’était un roman bien sûr, dans lequel je m’étais toutefois réellement investi, même si j’ai modifié un certain nombre de lignes, même si le personnage de ce roman qui découvre l’Irlande, aime ce pays et s’y engage, n’est pas un journaliste mais un jeune luthier français. Même si « son traître » ressemble au traître qui m’a trahi et a trahi sa famille, ses amis et son pays, même si ce traître, je l’ai vieilli et en ai fait sciemment un personnage de fiction, il n’en demeure pas moins que quantité de choses racontées dans ce livre m’étaient très proches. J’ai souhaité bousculer « mon traître » en le mettant dans la peau du traître Tyrone Meehan. En réalité, le traître s’appelait Denis Donaldson. On a connu sa trahison en décembre 2005, il a été exécuté en avril 2007. Je me suis imaginé les quatre mois qui ont précédé son exécution, cette période qu’il a mise à profit pour que des gens comme moi ne se penchent pas sur son histoire, pour que des journalistes comme moi ne s’emparent pas de sa vie, c’est-à-dire de ce qu’ils ne savent ni ne connaissent. Mon traître, c’était le récit du désarroi d’un petit Français qui se piquait d’Irlande, de beauté, de colère, qui se piquait d’une guerre qui n’était pas la sienne… Et que j’aime ce petit Français ! Ce petit Français, c’est moi. Dans mon roman, Tyrone Meehan n’existait pas, je le survolais, je demeurais à distance. Dans Retour à Killybegs, j’ai voulu rendre justice au traître. Pourquoi retour ? Parce que c’est là qu’il est né et qu’il est mort. Retour à Killybegs c’est l’histoire d’une machination britannique, une machination implacable et formidable. Mon traître, ce traître de papier et le vrai, a travaillé pendant vingt ans pour la police d’Irlande du Nord, l’armée britannique et les services secrets anglais. Ce traître-là était en même temps un homme intègre, un militant, un combattant de l’IRA formidable ! Il était aimé de sa communauté, elle l’adulait, le chérissait, le protégeait. Cet homme a mis sa vie au service d’une cause, l’Irlande. Sa famille a combattu les Britanniques, ses grands-parents ont combattu pour l’Irlande, des gens de sa famille ont été pendus par les Anglais. Le fait qu’il s’engage s’inscrivait dans une sorte de mouvement naturel. Retour à Killybegs est l’histoire de cet homme, pas celle du petit Français présent dans Mon traître, même s’il passe dans ce dernier livre sur trois ou quatre pages – il est accessoire. Retour à Killybegs vous raconte la vie de cet homme, sa naissance en Irlande du Sud, son arrivé au Nord en 1941 alors que les bombardiers allemands larguent leurs bombes sur Belfast. Ce livre raconte comment on rejoint le combat, comment, tout à coup, on est happé par sa propre histoire, sa propre famille, sa propre mémoire… Et puis aussi, il décrit comment il s’est fait prendre. Mon personnage a commis une erreur au cours de son existence. Cette erreur lui sera fatale. La faute, commise en 1969, les Britanniques la gardent en mémoire durant des années pour la ressortir à leur profit en 1980. C’est une erreur militaire, mais parce que c’était un jeune combattant, on aurait pu lui pardonner. Or, il a choisi de faire de cette erreur quelque chose de beau, quelque chose qui fait de lui un héros. Les Anglais savent tout cela, ils patientent, ils attendent leur heure. Retour à Killybegs, c’est l’histoire d’un piège que les Anglais ont refermé sur mon héros. Retour à Killybegs, c’est comment on fabrique un traître à partir d’un brave type. Ce brave type est l’une des personnes les plus belles que j’ai rencontrées au cours de mon existence. Je l’ai présenté à des générations de journalistes en leur disant (je parle de moi, de la réalité) : si tu ne comprends pas l’Irlande, si la lutte armée te dégoûte, parle-lui avant d’écrire quoi que ce soit ; parle-lui d’abord, après tu aviseras. Il remettait tout à niveau. Son intelligence, sa drôlerie, sa fraternité faisaient de lui l’homme le plus intègre du monde. Et pourtant, ce fut un traître. Ce livre est son histoire. Entre l’écriture de Retour à Killybegs et celle de Mon traître, des choses se sont éclairées. Quand j’ai eu terminé la rédaction de Mon traître en 2008, des éléments essentiels manquaient pour comprendre ce qui s’était passé. J’ignorais par exemple qui avait tué Denis Donaldson, mon ami. Maintenant je sais. Ça a été revendiqué. Je ne savais pas non plus pour quelles raisons il avait trahi. Mon traître s’achevait donc sur une interrogation : pourquoi trahit-on ? Retour à Killybegs se termine non pas sur une interrogation mais sur une proposition, une hypothèse. Parmi toutes les rumeurs ayant couru sur les raisons de sa trahison, il en est une plus forte, plus valable, plus crédible que les autres… plus romanesque. J’emploie ce terme avec beaucoup d’attention et de précaution. Cet homme a choisi de trahir en espérant que sa vie et son histoire servent d’exemple aux générations futures. Cet homme a trahi parce qu’il se croyait plus grand que tous, plus beau, plus fier. Cet homme a trahi en espérant de toutes ses forces l’avènement d’une Irlande enfin libre et indépendante. Il ignorait qu’autour de lui se mettaient en place les moyens de sa propre mort. Il a été exécuté en 2006, mais il était mort le jour où a commencé le parcours de sa trahison. Retour à Killybegs c’est l’histoire d’un traître, c’est-à-dire d’un homme bien qui a baissé les bras.


 

P. : Votre roman est aussi l’histoire d’une armée clandestine – celle de l’armée républicaine irlandaise. Vous n’y parlez pas seulement de Tyrone Meehan. À un moment, vous faites dire à l’un de vos personnages : « Personne ne se souviendra de nous. » Est-ce aussi pour cela que vous avez écrit ce livre, pour démentir cette prophétie un peu sombre ?


S. C. : Je l’ai écrit pour plusieurs raisons, et d’abord pour essayer de faire le deuil de ma rancœur. Il fallait que je me glisse dans la peau de cet ami qui m’avait trahi. C’était pour moi la seule façon de l’admettre. En écrivant ce livre, j’ai aussi, vous avez raison de le souligner, revisité l’Irlande du Nord et son combat. Tyrone Meehan est le seul personnage de fiction de Retour à Killybegs. Les hommes, les femmes, les événements narrés dans ces pages sont vrais. Je n’écrirai plus de livres sur l’Irlande. Je m’étais d’ailleurs interdit à tout jamais d’en écrire un, mais la trahison de mon ami m’a obligé, véritablement obligé à écrire Mon traître. La volonté de comprendre m’a obligé à poursuivre avec Retour à Killybegs. C’est dorénavant fini. J’étais en bord de tombe et j’avais besoin de mettre ma pelletée de terre supplémentaire sur le cadavre de mon ami. L’histoire de Retour à Killybegs est une formidable histoire d’amour de gens qui disent : il faut nous entendre ! Vous pouvez être pour eux, vous pouvez être contre eux, mais il faut les entendre. Ils disent : Dieu nous a fait catholiques, les fusils nous ont fait égaux. Je les ai écoutés, je les ai suivis et aimés depuis les années 1970. Le plaisir immense que je ressens aujourd’hui, c’est de voir tous mes amis, ex-prisonniers, ex-« terroristes », aujourd’hui ministres, vice-Premier ministre d’Irlande du Nord, ministre de l’Éducation, ministre des Transports, etc. Ce livre rend aussi hommage à toutes ces années au cours desquelles ils ont été pourchassés – pourchassés à raison : lorsqu’on pose des bombes, on est pourchassé ; le problème est de savoir pourquoi on les pose. Le livre n’est pas un ouvrage d’histoire, ni un livre journalistique, c’est un livre d’amour. La déclaration d’amour d’un Irlandais à son pays et, dans un même mouvement, son acte de trahison à l’égard de ce pays. Cet Irlandais, il sait qu’il va mourir depuis le jour où il a choisi de trahir. Il attend la mort pendant quatre mois dans un petit cottage d’Irlande du Sud. Lorsque les tueurs sont venus – ils ont eu l’élégance de rapporter la scène dans ses détails –, ils ont constaté qu’il les attendait. Il n’a pas crié, il n’a pas supplié, il s’est contenté de se précipiter vers le salon. Dans sa précipitation, il est tombé, et c’est quand il était à terre qu’ils ont exécuté la sentence. Si le nom, l’âge et un certain nombre de détails ne correspondent pas à la réalité, le mécanisme de la trahison, lui, est véridique. Le désarroi du traître et son isolement sont absolument respectés. Il y a aussi une chose qui pour moi était impérative, c’était de lui rendre sa mort, de décrire minutieusement les conditions de son exécution. J’ai procédé cliniquement, en rendant compte de sa position exacte, du nombre de balles qui l’avaient frappé… Le reste je l’ai modifié. Car en écrivant Mon traître et Retour à Killybegs, je me sentais très mal en pensant à sa famille. Je ne voulais pas le désigner nommément. Je ne sais pas si les siens liront un jour ce livre – pour l’heure, je sais qu’ils ne peuvent pas, qu’ils n’en ont pas la force –, mais je ne voulais pas être leur traître. Je ne serai pas le traître de la famille de mon traître. J’ai donc tenté d’écrire quelque chose qu’ils seraient en mesure de lire, en se disant simplement que la personne qui a écrit cela parle de sa douleur, de leur douleur aussi, et ne les trahit pas.

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