Dans Fendre l'azur, on a trois personnages principaux aux vies radicalement différentes. Lequel de ces personnages vous est venu le premier ?
Agathe Portail – Le point de départ de ce livre est la rencontre de la fauconnerie avec l’aviation militaire. Découvrir les risques de collision entre « volatile » et avion de chasse ainsi que l’existence du métier d’effaroucheur a été ma porte d’entrée dans cette histoire. C’est ainsi que le personnage d’Anthony est né. Le poursuivre, le connaître a été une aventure passionnante. Il m’a permis d’aborder la fragilité virile, la solitude et le désir d’aimer sans dominer. Pour lui donner vie, il m’a fallu comprendre ses blessures psychiques et son accompagnement par l’armée. Je lui ai prêté mes origines mayennaises et les paysages de l’Entre-deux-Mers, il m’a offert des nuits de veille auprès de son aigle. Pour la suite, j’ai très vite su qu’une partie de l’histoire se déroulerait en Mongolie. Roxane est arrivée en dernier, pour faire le trait d’union. Jusqu’à très tard dans l’écriture, j’ai hésité à lui donner un rôle.
On suit la vie d'une famille d'éleveurs Mongols. Comment avez-vous construit ces passages et mené vos recherches ? Vous êtes-vous rendue sur place ?
A. P. – Je me suis appuyée sur un bref voyage près d’Oulan-Bator. Invitée par une famille d’éleveurs, j’ai goûté du yaourt de lait de yack, observé les gestes des femmes. Ces images fugaces ont été complétées par le travail de Linda Gardelle, spécialiste en pastoralisme nomade, et les romans de Galsan Tschinag. En puisant dans ce mélange de sources, j’ai appris à saisir le souffle et le phrasé propres à ces paysages et à ce mode de vie, les odeurs, les gestes, la musique très retenue des émotions. La voix d’Amaka m’est venue naturellement.
Le point central du roman, ce sont les aigles et en particulier la chasse à l'aigle. Vous avez réalisé des descriptions incroyables de ce rapport de l'homme à l'animal. Cela vient-il de votre propre rapport à la nature et aux animaux ?
A. P. – Mon ancrage rural profond m’a probablement donné une conception particulière de la relation aux animaux domestiques et sauvages, modelée par l’élevage et la chasse. Ils me sont familiers mais je respecte la barrière de l’espèce, l’anthropomorphisme m’épouvante. Je cherche peut-être, à travers mes romans, à explorer la confusion moderne entre l’homme et l’animal, la romantisation du sauvage se heurtant au réel. Les passions de mes personnages me dépassent et me fascinent, je les observe avec curiosité et tente de les dépeindre avec justesse. En parlant d’aigle ou de cheval de façon immersive, j’ai l’espoir de proposer au lecteur une grande respiration et quelque chose de vrai. Je n’ai pas particulièrement aimé porter un autour des palombes sur le bras, son bec à cinq centimètres de ma bouche n’était pas très rassurant. Cela fait partie de la joie de l’écriture : pratiquer l’imposture et laisser croire à tous que c’est moi, la passionnée.
Le personnage de Roxane est très ambivalent et difficile à cerner. Quelle a été votre relation avec ce personnage ?
A. P. – Elle était encore plus complexe à l’origine. J’aime son immaturité, ses contradictions, son désir d’absolu et sa tendance à l’autosabotage, cette danse d’amour erratique qu’elle impose à Anthony. Je la comprends profondément et la simplifier m’a coûté car je la trouve très vraie dans sa construction tordue et sa difficulté à s’abandonner. Quand j’étais petite et en colère, je disais à ma mère : « quand je sera grande, je te combattrai ». Roxane accomplit ce fantasme d’enfant de faire justice : elle n’a pas grandi et subit encore l’emprise. L’histoire la fait mûrir. Elle me touche beaucoup.
Vos personnages sont des personnages complexes, emplis de failles. Pour quelles raisons êtes-vous attirée par ces humains un peu cassés ?
A. P. – Je croyais que nous étions tous construits comme ça : pétris d’ambivalence, bancals et inconfortables, poursuivant des caps contraires. Sans ces tiraillements, ces erreurs et ces entêtements, rien ne vit et surtout, rien ne s’écrit ! Les gens sans conflits intérieurs sont un peu ennuyeux, non ?
Trois histoires s’entremêlent dans ce roman, chacune au départ bien distincte des deux autres. Au fil des pages, Agathe Portail tisse des liens entre ses personnages jusqu'à un final en apothéose. Il y a d'abord Amaka, éleveuse de yacks dans les steppes mongoles. Lorsqu'un oncle lointain fait irruption dans sa vie, tout semble dérailler pour la jeune femme. En parallèle on suit Anthony, pilote de l'armée victime d'un accident lors d'un entraînement de vol, et Roxane, artiste taxidermiste à la fois effrayante et touchante qui tente de reprendre la main sur un passé traumatique. Et puis il y a les aigles, personnages à la fois secondaires et centraux du roman, témoins et acteurs de ce qui s'y joue.