Littérature française

Olivier Adam

En fait, il s'en passe des choses là-bas !

L'entretien par Chloé Pénillault

Librairie Rendez-vous n'importe où (Pontivy)

Avec ce nouveau roman, Olivier Adam nous entraîne sur les rives du lac d'Annecy, dans lequel on repêche au petit matin le corps d'une femme sans vie. Pour un peu, on se croirait dans un roman policier où l'on retrouve néanmoins ce qui fait le sel des romans d'Oliver Adam : l’exploration des marges, la mise à nu des failles et des fragilités.

Nous étions habitués à la mer, au ressac, à l'horizon éloigné ou à des lotissements péri-urbains. Nous voilà propulsés en montagne, autour d'un lac encaissé, comme un piège qui se referme. Pourquoi ce changement de décor ?

Olivier Adam - Précisément pour le côté huis clos à ciel ouvert. La claustration. Une femme du village est retrouvée morte. Tous les habitants sont potentiellement témoins ou suspects. Tous ont quelque chose à dire ou à taire. Tous se connaissent et s’observent. Par ailleurs, il me fallait un lieu dont la splendeur et la façade policée, prospère, cachent des secrets enfouis, des vérités inavouables, une violence insoupçonnable, celles des hommes en particulier mais aussi celle, systémique, de la société tout entière, que l’on parle de violences sexistes ou sexuelles, ou d’inégalités sociales.

 

Il ne se passe jamais rien ici est un roman choral : pourquoi avoir choisi cette forme ?

O. A. - Au-delà du côté enquête, qui impliquait de « faire défiler » témoins et suspects, il s’agissait surtout d’entrer dans la vie et les failles de chacun, de dresser le portait d’une communauté qui est aussi un reflet de la société elle-même. Tournant autour d’un féminicide, le roman devait non seulement ausculter la déflagration de ce drame sur les habitants mais aussi questionner la domination masculine, les rapports homme-femme, le patriarcat, à travers différents regards, qu’ils soient masculins ou féminins. En outre, Fanny, la véritable héroïne du roman, s’en absente très vite. Et dans un premier temps, elle n’apparaît que dans le regard des hommes. Elle est objectivée, réduite à un cliché. Mais, à la fin du livre, au fil des évocations et du portrait qu’en dressent ceux qui l’ont connue, c’est une femme complexe, contradictoire, profonde, touchante, qui apparaît dans toute son humanité. Du moins je l’espère. C’est une manière de lui rendre hommage et justice.

 

Comme souvent, on s'attache ici aux gens ordinaires, aux classes moyennes, certains ont réussi, d'autres non. On perçoit une vraie tendresse pour les déclassés, les paumés, comment l'expliquez-vous ?

O. A. - Depuis mes débuts, j’essaie de parler de nous tous, du cœur majoritaire de la société, du « commun », souvent mal ou sous-représentés. Pour paraphraser Souchon : « il faut voir comme on nous parle ». Et j’ajouterais : « il faut voir comme on parle de nous ». Avec quel mépris, quelle condescendance. Alors j’essaie de « rectifier », de dire qui nous sommes vraiment. Et comment on fait avec la vie.

 

On retrouve dans ce nouveau roman une peinture du monde ordinaire, un côté « roman social », mais on s'approche ici du roman noir, policier. Il y a du suspense, on a envie de savoir. Comment est venue cette idée ?

O. A. - Chacun de mes romans est hanté par un genre littéraire ou artistique, ou par une discipline en particulier (le cinéma, le théâtre, la série, la sociologie, par exemple). Mais celui-ci est fondamentalement double. En apparence, il flirte avec le roman noir et d’ailleurs il faudra attendre la dernière page pour tout comprendre et en avoir le cœur net. Mais une fois cette dernière page tournée, on peut l’appréhender et tout recomposer sous un autre angle qui emprunte à la tragédie et plus précisément au drame shakespearien. C’est d’ailleurs de ce côté, plus que du polar, qu’il faut chercher la véritable origine du livre.

 

Votre œuvre est parsemée de références à la chanson française : Dominique A, Bertrand Betsch.... On démarre ici avec Jean-Louis Murat. Quelle place occupe la musique dans votre écriture ?

O. A. - Jean-Louis Murat nous a quittés il y a un an. Il était impensable pour moi de ne pas ouvrir le livre avec lui. Les songwriters influencent profondément mon travail. J’écris toujours en musique. Et même si mes livres sont souvent adaptés au cinéma, je ne suis pas un auteur « visuel ». Je fonctionne à l’oreille. Ce qui me guide, plus que l’intrigue ou la psychologie des personnages, plus que l’aspect « sociologisant » de mes romans, c’est le phrasé, le rythme, la justesse de la voix.

 

 

Un matin presque comme un autre, ce petit village de la rive « moche » du lac d'Annecy où tout le monde se connaît se réveille avec la gueule de bois : on a repêché dans le lac le corps de Fanny ; Fanny, la caissière de la supérette, Fanny l'enfant du village, Fanny la belle insaisissable et tant d'autres choses encore. Antoine, l'ami de toujours, semble le coupable idéal. Au gré de chapitres courts mais denses, les voix d'une vingtaine de narrateurs se succèdent et se croisent pour, peu à peu, nous amener à y voir plus clair sur ce qui s'est passé, dévoiler aux lecteurs que nous sommes les non-dits et les secrets, et ébaucher, par touches successives, le portrait d'une femme solaire et libre.