Littérature française

Karine Tuil

L’inversion des pouvoirs

CG

Entretien par Christelle Georgel

(Librairie L'Indépendante, Saint-Gaudens)

Karine Tuil poursuit avec brio sa radiographie d’une société en pleine mutation. Des coulisses du pouvoir au festival de Cannes en passant par l’édition, les masques tombent. La plume mordante de l’autrice saisit au plus près l’effritement et la solitude du pouvoir, la dictature des apparences et la place des femmes.

Avec ce remarquable dernier opus, La Guerre par d’autres moyens, vous poursuivez votre radiographie de la période contemporaine. Cette fois-ci, il est question de pouvoir – du pouvoir que l’on a perdu, qui s’effrite – et du pouvoir que certains continuent d’exercer sur les autres. Qu’est-ce qui vous fascine dans la perte du pouvoir pour en faire un roman ?

Karine Tuil – Les dix premières pages du livre sont le fruit d’un surgissement. L’écriture, c’est parfois énigmatique. Ma véritable obsession, c’est la place sociale : comment on la trouve ? Comment on la conserve ? Peut-on échapper au déterminisme ? Le pouvoir, c’est la place suprême. Mais quand on la perd, que se passe-t-il ? J’avais lu beaucoup de livres ou vu des films sur l’exercice de l’État mais rien sur ce que vivent les chefs d’État une fois qu’ils ont quitté l’Élysée. Que deviennent-ils ? Quel est leur rapport avec leurs anciens collaborateurs et leurs proches ? Et ce personnage est né : Dan Lehman, 65 ans, un ancien président qui espère revenir sur la scène médiatique en publiant un livre. Quand le livre s’ouvre, il a sombré dans l’alcool, il est menacé par des affaires judiciaires et son couple avec une jeune actrice allemande n’est plus qu’une façade. Je suis fascinée par la question des apparences, la façon dont certains construisent leur vie sur un mensonge grâce à une mise en scène médiatique ou virtuelle, par le biais des réseaux. C’est un livre sur les masques. La comédie sociale.

 

Tous les personnages sont soumis à des addictions (sexe, alcool, drogue, médicament, etc.). Est-ce le résultat de vos observations de notre société ? Et si oui, qu’est-ce que cela dit de celle-ci ?

K. T. – Oui, totalement. La société est devenue ultra compétitive, brutale, on subit beaucoup d’injonctions : course à la réussite, à la jeunesse éternelle… J’ai l’impression que le capitalisme a contaminé toutes les sphères de nos vies, y compris la sphère intime. Les partenaires deviennent interchangeables sur les sites de rencontres, les relations, virtuelles, via les réseaux. Avec ce livre, j’ai voulu remettre l’humain au cœur du débat et rappeler la vulnérabilité de la condition humaine. Tous les personnages tentent de supporter la difficulté de vivre, la complexité des rapports humains en prenant des substances : alcool pour Lehman qui ne supporte pas la défaite et souffre du handicap de sa petite fille de 3 ans, Anna, née sourde muette ; antidépresseurs pour Hilda qui subit la disqualification due à l’âge dans le milieu du cinéma ; drogue pour le réalisateur qui cache son incapacité à faire face à la pression et à la redéfinition des dynamiques de pouvoir et enfin, le sexe, dernier espace qui échappe au contrôle et offre encore une vitalité éphémère. Ça dit évidemment beaucoup de notre fragilité mais aussi de l’impossibilité de vivre dans une société qui nous évalue, nous compare et nous met à l’épreuve quotidiennement.

 

Il s’agit aussi d’un roman polyphonique dans lequel les personnages féminins ont une place majeure. En imaginant l’histoire de ces quatre femmes, et notamment celle de Marianne, souhaitiez-vous questionner l’image, le rôle, le comportement amoureux des femmes à des âges différents de leur existence, et ce à l’ère du post #Me Too ?

K. T. – Oui, tout à fait. Le livre peut se lire aussi comme un portrait de la condition féminine aujourd’hui avec ses nouveaux défis, ses avancées mais aussi ses points de fracture. Marianne incarne les épreuves auxquelles sont exposées les femmes à la cinquantaine ; Hilda est confrontée à la question du vieillissement pour les actrices ; Léonie, 24 ans, la fille de Lehman et Marianne, est emblématique de cette nouvelle génération de filles engagées dans les combats féministes et bien disposées à changer la société.

 

Les personnages évoluent dans de petits mondes : le politique, le cinéma et l’édition. Une sorte d’entre-soi. Comment avez-vous travaillé pour décrire ces univers et imaginer des dialogues qui sonnent aussi vrai ?

K. T. – Ce livre est le fruit de plus de vingt années d’observation dans les milieux que je décris. Je ne viens pas du tout de ces univers, ce qui me donne sans doute une certaine distance critique et plus d’acuité.

 

Votre roman fait références à quelques figures tutélaires que sont notamment Clausewitz, Philip Roth, Roland Barthes ou Marguerite Duras. Était-il important pour vous de vous appuyer sur des personnalités comme celles-ci ? Est-ce aussi un moyen de donner envie – à celles et ceux qui vous lisent – de les lire ?

K. T. – La littérature m’aide à penser, à vivre, à affronter les épreuves de l’existence et tous les défis personnels auxquels on doit faire face. Nous sommes les produits de nos lectures.

 

Le monde que vous décrivez est un monde clairement en pleine mutation, à la parole décomplexée. Ce monde constitue-t-il une source inépuisable d’inspiration ?

K. T. – Oui parce que les choses sont en train de changer. La parole, en se libérant, a déclenché aussi des processus de clarification. Aucune révolution ne se fait sans conflits et le roman est l’espace du conflit par excellence, du questionnement, du débat. Et donc de la transformation.

 

 

Dan Lehman, homme de gauche, vient de perdre les élections présidentielles. L’échec de cette deuxième candidature le conduit à développer une dépendance infernale à l’alcool. Durant son mandat, Dan Lehman était un homme puissant, aux bras d’une nouvelle épouse, Hilda, actrice renommée. Cinq ans après, il se retrouve seul et rongé par l’alcool. Son obsession : reconquérir sa première femme – Marianne. Marianne, sur qui la lumière se porte grâce au succès de son dernier roman et à son adaptation cinématographique par Nizan. Ce cinéaste branché est lui aussi obsédé par son image, une image largement écornée par un rebondissement inattendu. Karine Tuil ou l’art de capter avec brio un monde en mutation.

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