Chronique L’Océan au bout du chemin de Neil Gaiman

Olivier LEGENDRE (Sauramps - 34000 Montpellier)

Une part d’enfance, une part de rêve et une de cauchemar, une de magie, un zeste de quotidien perverti. Si les dosages peuvent varier, la formule reste la même, qui réussit à Neil Gaiman quel que soit son terrain : BD, roman, nouvelle, jeunesse… Huit ans après Anansi Boys (J’ai lu), voici que paraît le nouveau roman de la star du fantastique.

 

Car si on ne s’en rend pas compte en France, aux yeux du monde anglo-saxon, Neil Gaiman est une star. Depuis le début des années 1990 et le succès considérable, tant critique que public, de la série de comics Sandman (reprise récemment par les éditions Urban Comics dans une nouvelle traduction de Patrick Marcel), il accumule sans trêve les récompenses, les succès… et les fans. C’est donc peu dire que ce roman, le premier depuis longtemps offert à un public adulte, était attendu. Outre-Manche et Outre-Atlantique, les lecteurs ont d’ores et déjà rendu leur verdict : The Ocean at the End of the Lane brille au sommet des palmarès de nombre de revues anglaises et américaines ; il a été sélectionné pour le World Fantasy Award, le prix Nébula, et a finalement remporté le prix Locus et le National Book Award anglais. Un succès que l’auteur n’avait pas connu depuis l’incontournable tragédie American Gods et le terrifiant conte pour la jeunesse qu’est Coraline (J’ai lu). Et c’est toute la force de cet Océan au bout du chemin que de se tenir à l’endroit exact où ces deux romans se rejoignent. Bien malin qui saura dire si Gaiman s’adresse cette fois au monde des adultes ou à celui des enfants : il n’ignore rien de la puissance implacable des mythes universels, ni de la cruauté des contes de fées ; il se faufile entre les uns et les autres pour en extraire la substance même d’une trajectoire humaine faite de terreurs, de souvenirs et d’oublis.
Dans quel traumatisme ce roman-ci prend-il racine ? La mort d’un animal ? L’indifférence des adultes ? Cet homme suicidé dans la voiture volée ? Ou plus simplement dans l’évocation de ce septième anniversaire, fête tant attendue à laquelle personne n’est venu ? Autant d’événements qui hantent la mémoire du narrateur alors que, jeune homme revenant d’une cérémonie mortuaire, il parcourt sans but les chemins creux du Sussex, pays de son enfance. Et avec ces souvenirs en surgissent d’autres, inattendus, cohortes cauchemardesques, jusqu’alors profondément enfouis dans le gouffre qui éloigne tout enfant de l’adulte qu’il est devenu. C’est qu’au bout de la route se dresse toujours la ferme Hempstock, où vivaient ces trois femmes étranges : la vieille et sibylline Mme Hempstock et sa fille, et la petite Lettie bien sûr, celle-là même qui affirmait alors, sans rire, que la mare aux canards au bout du chemin n’était rien moins qu’un océan… Qu’est-elle devenue, Lettie ? Est-elle réellement partie en Australie, ce lointain jour d’enfance ? Ou sa disparition est-elle, d’une manière ou d’une autre, liée à ces bulles de mémoire qui viennent subitement crever la morne surface d’une vie ?
Neil Gaiman tenait sans doute ici la matière d’un grand roman mythologique, d’un American Gods fleuri et mûri. S’il choisit de prendre la voix du conteur, c’est pour poser, entre l’intime et l’universel, le nouveau jalon d’une œuvre faite de peurs primordiales, d’inquiétante poésie et de vestiges d’enfance ; ce qui se rapproche le plus, sans doute, des ingrédients d’un grand conte de fées moderne.

 

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