Littérature française

Sarah Jollien-Fardel

Anatomie de la colère

L'entretien par Ophélie Drezet

Librairie du Tramway (Lyon)

C'est avec un formidable texte sur la colère d'une femme qui fuit un père violent que Sarah Jollien-Fardel fait son entrée en littérature. Un thème largement abordé mais rarement aussi bien traité.

La première scène nous saisit directement à la gorge avec une écriture de la colère qui nous maintient en haleine tout le long du livre.

Sarah Jollien-Fardel - Je voulais que le texte et les mots soient à la hauteur du sujet qui n’est pas drôle ; je voulais que ça aille droit au but, qu’il n’y ait pas de fioritures, de chichis, que les mots soient simples et que ces mots soient en rapport avec le Valais.

 

Toutes les émotions que Jeanne, la narratrice, ressent sont inscrites dans son corps.

S. J. F. - Ce que j’ai essayé de dire, c’est toute cette peur d’enfant d’être avec un père qui terrorise ; les épaules s’avancent, l’estomac est toujours tordu, ça rabouille à l’intérieur. Le corps est marqué par les émotions et les difficultés.

 

Quel va être le rapport à l’amour de cette jeune femme qui n’a jamais connu l’amour paternel ?

S. J. F. - Je dois dire que Jeanne m’a passablement agacée parce qu’elle a fait des choses avec lesquelles je n’étais pas en accord ; notamment une scène à l’hôpital avec son père où elle commet un geste odieux. Son rapport à l’amour aussi : elle a la chance d’être vraiment aimée mais elle n’arrive pas à aimer. Pour les personnages, j’avais une idée au départ et après, chacun a fait des choses que je n’ai pas du tout pu maîtriser. J’ai donc laissé faire Jeanne mais elle est vraiment dure, cadenassée !

 

Elle fuit constamment son Valais natal mais y revient toujours.

S. J. F. - Les Valaisans sont les Corses de la Suisse ; on est d’abord valaisan avant d’être suisse. J’ai vécu plusieurs années loin. Comme Jeanne, j’ai voulu décamper. Même si on n’aime pas forcément l’atmosphère, surtout dans les villages où tout le monde se connaît, ce sont des racines plus fortes que nous. Je connais bien le fait de partir et revenir. Mais Jeanne ne se sentait pas appartenir à une famille et même si elle détestait ce lieu, c’est peut-être ce qui la maintenait en vie.

 

On sent qu’elle a un attachement très profond à sa mère, qu'on voit peu. Quelle est sa place dans cette famille ?

S. J. F. - Il faut quand même situer l’histoire dans les années septante que je connais assez bien pour y être née, y avoir vécu : pour les femmes, trouver leur place était vraiment très difficile. La mère de Jeanne avait une trentaine d’années dans les années septante et c'était la soumission, pas seulement au mari, mais aussi au village et aux gens, parce que tout le monde sait tout mais tout le monde se tait. Sa mère a vraiment été emmurée. On sent qu’elle aime sa fille et que sa fille l’aime, mais elles n’arrivent pas à se le dire.

 

En parlant de ce village, vous parlez beaucoup de la lâcheté des autres habitants, de ceux qui ne disent rien.

S. J. F. - Ce n’est pas du tout un récit autobiographique, c’est un roman. Par contre, il y a plein de choses qui sont vraies : à l’époque, il fallait se taire. Par exemple, je suis née en 1971 et il y avait entre autres une fille qui était violée par son père. On le savait tous et jamais personne n’a rien fait. Ce fait n’est pas romancé, c’est la vérité. Jeanne parle de lâcheté mais c’est peut-être même plus fort que ça : c’est culturel.

 

Vous parlez beaucoup du lac Léman et du rapport de la nage et de l’eau sur Jeanne.

S. J. F. - Je pense que c’était déjà très exotique parce qu’elle n’était pas du tout sortie de chez elle ! Le Valais est une région très encaissée, avec des montagnes de chaque côté. Il faut monter très haut pour avoir vraiment de la vue. Et là, le lac, la lave ; en tout cas, elle a l’impression quand elle nage que ça la dénoue, ça laisse partir ce qu’elle ressent. Et le fait que ça soit froid : il y a même des périodes en hiver où elle nage. Peut-être que ça l’a sauvée plus que l’amour de Marine ou de Paul.

 

Tout votre roman est presque entièrement centré autour de la colère de Jeanne, comme si la jeune femme avait évolué malgré vous.

S. J. F. - Je pense qu’elle s’est construite sur cette colère et en même temps, cette colère fait qu’elle continue de vivre. Ensuite, et c’est là où elle m'agace, même si j’ai beaucoup de tendresse pour elle, à un moment donné, elle n’arrive pas à s'en extirper ; pourtant elle fait tout pour et il y a plein de choses dans sa vie qui sont géniales. Mais elle ne peut pas, c’est la colère qui a vraiment pris toute la place en elle.

 

À propos du livre
Jeanne grandit dans un petit village du Valais, dans l'ombre d'un père tyrannique, avec une mère tendre mais soumise et une sœur. La colère va la pousser à fuir sa petite bourgade natale mais c'est la même rage qui l'empêchera d'aimer et de se construire hors des griffes de la souffrance. Le sujet est largement dans l'air du temps et pourtant, l'autrice signe ici un roman d'une rare subtilité sur une femme dont le cœur reste rongé par la hargne et qui, malgré ceux qui l'aiment, ne parvient pas au pardon. C'est aussi, entre les lignes, une belle description de la géographie sociale d'un village dans les années 1970, la force de la nage dans le lac Léman et de magnifiques personnages profondément attachants. Une réussite.