Entretien Entretien avec Philippe Jaenada

Par Valérie Barbe, Librairie Au Brouillon de culture (Caen)

Au terme d'une enquête passionnante, Philippe Jaenada revient sur une affaire vieille de cinquante-sept ans. Un fait divers dont le verdict fera de l'accusé le plus vieux prisonnier de France.

Quatre ans après La Serpe, vous nous plongez dans un fait divers datant de 1964. L'affaire est de nos jours peu connue du public. Pouvez-vous nous la présenter ?

Philippe Jaenada - L’affaire est aujourd’hui classée, terminée, oubliée. À l’époque, elle a fait plus que grand bruit : elle a engendré vacarme et terreur. Le 26 mai 1964, un garçon de 11 ans, Luc Taron, fugue de chez ses parents, dans le quartier de Saint-Lazare à Paris. Il est retrouvé mort le lendemain matin dans un bois de banlieue. Le soir, une lettre de revendication, odieuse mais « sérieuse » (avec des détails) est découverte devant Europe 1. Pendant quarante jours, les médias, la police et même les parents du petit sont bombardés de messages abominables, signés « L’Étrangleur », qui suscitent la colère, la haine et la peur dans toute la population. Leur auteur est arrêté, il s’appelle Lucien Léger, a 27 ans, est infirmier. Il avoue, sera condamné à perpétuité, restera quarante et un ans en prison, en sortira en 2005 et mourra en 2008. C’est tout, c’est fini ?

 

Faire d'un fait divers une succession de faits précis pour parvenir à reconstituer les événements était-il pour vous un devoir de réhabilitation ?

P. J. - Non, pas vraiment, du moins ce n’était pas le but. Je voulais seulement raconter l’histoire. Car l’une des choses qui m’intéressent, dans la vie, c’est ce qu’il y a au-delà des apparences : c’est souvent déconcertant, voire effrayant. Avec cette affaire, je sentais que je serais servi (et ça a été le cas). Par ailleurs, bien sûr, l’injustice me concerne et me révolte : je suis donc allé voir ce qu’il y avait derrière l’apparence de ce qu’on appelle la « vérité judiciaire », le scénario établi par la justice pour envoyer Lucien Léger passer sa vie dans un trou. Là non plus, je n’ai pas été déçu. Donc on peut parler de réhabilitation, oui, mais c’est surtout une question de révélation (je dis cela très humblement), de vérité.

 

Vous expliquez comment votre intérêt a été aiguisé par l'affaire de l'étrangleur, mais pensiez-vous que cela aboutirait à la conclusion à laquelle vous parvenez ?

P. J. - Au départ, je n’avais que de la curiosité. Puis sont venus les doutes et, peu à peu, une sorte d’intime conviction. Au terme deux ans de recherches, après pas mal de hauts et de bas, elle s'est muée en véritable certitude : celui qu’on a enfermé quasiment toute sa vie d’adulte n’a ni enlevé ni tué Luc Taron.

 

C'est aussi le portrait d'une France en pleine évolution qui garde le souvenir de la guerre et où une certaine presse se révèle. Pensez-vous qu'il y ait eu besoin de fabriquer un coupable ?

P. J. - Oui mais il faut reconnaître deux choses. D’abord, Lucien Léger a bien cherché ce qui lui est arrivé, dans un premier temps du moins : c’est lui qui a écrit tous les messages hideux de l’Étrangleur. Ensuite, on ne peut pas reprocher aux enquêteurs de l’avoir tout de suite considéré comme le coupable : tout le désignait. C’est plus tard que des incohérences, flagrantes, auraient dû être prises en compte. Mais elles ont été écartées, balayées. Au final, on a truqué, triché, pour qu’il reste dans la case rassurante de l’assassin parfait.

 

Les monstres sont partout dans votre livre. Est-ce pour cela que vous glissez régulièrement des moments d'humour, ainsi que d'autres plus intimes ?

P. J. - Oui, la présence du narrateur (moi, donc) tout au long du livre sert à faire le lien entre les années 1960 et aujourd’hui, mais aussi à alléger le récit, à le rendre plus digeste… et plus réaliste, car la vie n’est pas qu’un bloc de noirceur gluant ! Il fallait donc que je réinjecte de la légèreté, de l’humour j’espère, du quotidien sans importance, un peu d’insouciance, pour que l’ensemble soit le plus fidèle possible à ce qu’est une société.

 

Comment ressort-on d'autant d'années d'immersion dans une telle affaire ?

P. J. - Sans problèmes ! Les trois ou quatre premières semaines, après la remise du manuscrit à mes éditeurs, ça n’a pas été facile, mais c’était plutôt « physique », ou technique, simplement parce qu’après trois ans et demi de travail sept jours sur sept, je n’avais soudain plus rien à faire. Maintenant, l’histoire est toujours dans ma tête, bien sûr, et le restera une bonne trentaine d’années (j’espère), mais à part ça, je suis pimpant comme un poulain.

 

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