Entretien Entretien avec Jean-Baptiste Andrea

Par Cyrille Falisse, Librairie Papiers collés (Draguignan)

Avec Des diables et des saints, récit sur un orphelinat à la fin des années 1960, Jean-Baptiste Andrea achève magistralement sa trilogie sur l’enfance (Ma Reine, Cent millions d’années et un jour). Tour à tour drôle et féroce, le roman nous arrache du sol pour nous laisser définitivement en apesanteur. Divin.

Pouvez-vous nous parler de l’origine du livre ?

Jean-Baptiste Andrea - Un roman résulte souvent de la collision de plusieurs forces. Dans le cas de celui-ci, la plus importante est une rencontre que j’ai faite durant la promotion de mon deuxième roman : un lecteur m’a abordé pour me parler de son enfance dans un orphelinat. J’ai été frappé par l’émotion qu’il dégageait, mélange de colère mais aussi de beauté et de force dans son désir de ne pas être uniquement défini par cette expérience. Il est très difficile d’évoquer un passé douloureux mais lui le faisait avec un courage qui m’a profondément marqué. Ce livre n’a rien à voir avec sa vie à lui, dont je ne sais quasiment rien, mais il s’est bâti sur l’émotion partagée lors de cette rencontre.

 

Pour se sentir moins seul, le héros du livre, Joseph, communique régulièrement avec l’astronaute Michael Collins, le troisième homme, celui qui maintenait Apollo 11 en orbite pendant qu’Armstrong et Aldrin alunissaient. Pourquoi avoir fait de cet homme l’ombre de son confident ?

J.-B. A. - Le roman parle des invisibles, de ceux que l’on ne regarde pas. Il me paraissait drôle que même dans le cas d’un événement aussi médiatisé que la mission Apollo 11, l’un de ses acteurs n’ait pas reçu – par choix de sa part, en partie – la même attention que les autres. L’adolescence a besoin de héros et Joseph s’identifie naturellement à lui. Le thème de la religion est également très présent dans ce livre : quel meilleur dieu pour un gamin athée qu’un homme qui a vu l’envers de la Lune ?

 

À la lecture du livre, on pense à Stand by me, le film de Rob Reiner. Des diables et des saints est lui aussi un grand roman d’aventure.

J.-B. A. - Merci car le premier mot qui me vient à l’esprit pour définir ce roman est effectivement « roman d’aventure ». J’adore Rob Reiner et Steven Spielberg. Ce sont des raconteurs qui ne reculent pas devant la noirceur de la vie, mais qui ne s’y complaisent jamais et mêlent toujours le rire aux larmes. Ils font toujours pousser une fleur dans les crevasses du goudron où l’on vient de se râper les genoux. Ils parviennent à être populaires sans sombrer dans la facilité. Le modèle est là, pour moi. Pas dans une histoire ou une autre, mais dans la façon de la traiter.

 

Vos livres résonnent comme l’expression d’un dialogue avec l’enfant intérieur, celui qui, s’il pouvait parler, serait en droit de juger l’adulte qu’on devient ?

J.-B. A. - Je ne veux pas idéaliser la notion d’enfance, car elle recouvre des réalités très différentes. Un homme comme Trump, par exemple, est un enfant : apeuré, colérique, égoïste, frustré de n’avoir jamais pu satisfaire un père qui le rabaissait en permanence. Derrière le tyran de foire, il y a un gamin dépassé. C’est le sujet de ce livre : le fait que nous ne sommes pas tous égaux face à l’enfance. Il faut tout faire pour la protéger, afin de ne pas créer les monstres de demain.

 

Les diables et les saints, ce sont les enfants de cet orphelinat. Comment avez-vous construit cette galerie de personnages ?

J.-B. A. - J’ai d’abord souhaité une histoire d’amitié, sans doute parce que ce sentiment a une place importante dans ma vie. Beaucoup de mes amis sont des amis d’enfance. C’est d’ailleurs un thème qui était présent dans mes précédents romans, mais pas à ce point. Ici, je parle d’une amitié de frères d’armes, avec ce qu’elle a de magie, de drames, d’humour. D’humour, surtout, qui est une composante essentielle de ce livre. Un personnage apparaît dans mon esprit au cours du processus d’écriture. Je le sélectionne ou le rejette. Je ne passe pas de temps à le fabriquer, j’ai l’impression de parler de gens qui existent.

 

On enseigne peu l’écriture en France, par opposition au creative writing des Américains. Les écrivains sont-ils les seuls artistes orphelins de professeurs ?

J.-B. A. - Il y a bien quelques cours et des écrivains de talent en sortent, comme David Lopez. Le problème fondamental est qu’en France, dans les faits, un artiste n’existe pas. Il est orphelin d’un statut administratif. Les auteurs se battent en ce moment même pour obtenir enfin une reconnaissance de leur métier. L’écriture est encore perçue comme une sorte de hobby. Alors comment enseigner un métier qui n’existe pas ? Aux États-Unis, sous l’impulsion d'Hollywood, c’est exactement l’inverse.

 

1969, des hommes marchent sur la lune. C’est aussi l’année où Joseph perd ses parents et sa sœur dans un accident d’avion. Il échoue dans un orphelinat aux Confins, le bout du monde, la fin du sien. Joseph se lie d’amitié avec d’autres enfants, un groupe hétéroclite se forme pour résister à l’autoritarisme de l’abbé Sénac, le maître des lieux, et aux vexations et brimades de son sbire, le hideux Grenouille. Quand il ne dialogue pas avec Michael Collins, l’astronaute, ou n’invoque pas les souvenirs de son professeur de piano Rothenberg, Joseph pense à Rose, la fille du principal mécène de l’orphelinat. Bien qu’il parvienne à se rapprocher d’elle en lui donnant des cours de piano, Joseph ne rêve que d’une chose : s’échapper de sa geôle et partir avec elle. Récit d’aventure, éloge de l’amitié, histoire d’amour, Des diables et des saints est un merveilleux roman polymorphe. Un livre rare qui recense toutes les émotions. Déjà culte.

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