Entretien Entretien avec Grégoire Delacourt

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Par Pauline Girardin, Librairie Mots & Cie (Carcassonne)

Il y a un plaisir singulier à retrouver un écrivain au fil de ses livres. La confiance particulière tissée entre lui et nous opère, peu importe le thème du dernier-né : on l’ouvre sans se poser de questions, au risque magnifique de la littérature, c’est-à-dire de se retrouver violemment interpellé par sa lecture.

Avec Mon Père, Grégoire Delacourt garde les fils rouges de son travail littéraire, les aiguise encore et les approfondit : la famille, le silence. En réalité, des pères, il y en au moins trois dans cette histoire : celui dont la colère éclate dès les premières pages, Abraham et le prêtre en charge de l'église que le premier saccage. Le prêtre et le père vont rester enfermés, à parler, trois jours durant – vendredi, samedi, dimanche –, le temps potentiel d'une résurrection. Si ce roman est sans nul doute une réécriture de l'histoire biblique d'Isaac, leur dialogue est si fort que le texte sacré est mis à la question : sur sa violence intrinsèque, sur cette foi en la puissance salvatrice du Verbe. Évidemment, la littérature est aussi questionnée : libérer la parole suffit-il pour rendre vie à une humanité détruite ? Mon Père est un cri de chagrin, d'impuissance, de rage : un appel vibrant à la vie, une clameur salvatrice dans notre époque encore rendue sourde par la bienséance.

 

PAGE — Le sens de la famille, ce qu’elle nous amène à faire, revient dans vos romans, et ce depuis le premier L’Écrivain de la famille. Ce huitième livre, Mon Père, ne fait pas exception. Est-ce voulu ou seraient-ce les thèmes qui vous choisissent ?
Grégoire Delacourt — La famille est pour moi un monde fascinant – comme il y a des landes brumeuses, des îles claires ou des villes tourmentées. C’est le lieu de tous les amours et de tous les chagrins. À la fois une force immense et souvent tant de faiblesses. C’est ce que j’aime explorer en écrivant : le cœur des familles. Le sang. Les liens. Les mensonges. Les espérances et quelques déceptions. C’est donc un thème à la fois voulu parce que je veux comprendre, inlassablement, pourquoi ceux qui devaient nous aimer inconditionnellement peuvent parfois nous faire le plus de mal. Et c’est aussi un thème qui me choisit car je crois n’en avoir pas tout à fait terminé avec mon enfance et ses jardins de ronces. La famille est la source de toutes les mythologies. De bien des contes – même les plus terrifiants comme Hansel et Gretel ou Le Petit Poucet. Elle a résisté aux siècles et aux tempêtes. Elle s’est sans cesse réinventée. Métissée. Ouverte. Elle est plus solide qu’un État, plus fiable qu’une religion. Elle est pour moi l’origine des espaces infinis mais aussi des plus sombres horreurs. Et c’est ce grand écart qui me fascine. On n’aura jamais fini d’autopsier la famille. Il y a toujours un autre corps derrière. Et encore un autre. Jusqu’à trouver les fantômes.

P. — Dans l’un de ses textes, Alexis Jenni écrit que « les livres naissent de ce qu’on ne sait pas dire » *. Est-ce vrai pour vous aussi ? Si non, pourquoi écrivez-vous ?
G. D. — Ils naissent surtout de ce qu’on pourrait mourir de ne pas dire. Le silence est une disparition. Un effacement. Le livre est l’un des derniers endroits de recueillement de la parole – personne d’autre au monde qu’un livre, lorsque vous l’écrivez, ne vous écoute aussi longtemps sans vous interrompre ! Je suis d’accord avec Jenni. Bien sûr. Mais je crois que cela n’est pas seulement vrai des livres. Cela l’est aussi de la musique. De la peinture. Du chant et de la danse. De tout ce qui se mue en langage. De tout ce qui exsude de soi. De tout ce qui civilise une douleur, une joie, pour les transmettre à l’autre. Ainsi c’est l’art tout entier qui naît de ce qu’on ne peut dire, de ce qu’on ne peut nommer ou chanter. Les utopies des révolutionnaires se muent en chants. Les colères en peintures. La censure se brise avec des sculptures. La bien-pensance bourgeoise un jour se fissure avec Le Déjeuner sur l’herbe. J’essaie d’écrire le chant des autres et son écho en moi.

P. — En huit romans, votre style s’est affirmé, affiné, aiguisé. Vous dites que vous croyiez « qu’écrire c’était ajouter. En fait, c’est enlever ». C’est enlever quoi et à qui ?
G. D. — Il y a toujours, pour moi, de près ou de loin, une mise à nu dans l’écriture et pour atteindre cette nudité, cette vérité, il y a beaucoup à enlever. Je dirais la peau, la pudeur. Je dirais les cendres et la politesse. Je dirais tous les miroirs. Écrire, c’est se dépiauter. Se mettre en danger. C’est enlever le confort du gras et toucher l’os et s’y couper parfois. C’est arracher aussi, comme le chiendent, les mots qui s’insinuent, qui dépassent et veulent vivre dans la terre de vos phrases. Écrire, c’est apprendre à se taire. C’est faire taire l’arrogance de l’écriture pour entendre le bouillonnement imperceptible de son sang. De livres en livres, je tends l’oreille. Écrire, c’est écouter. Et puis écrire, c’est aussi tenter d’enlever la souffrance du monde en la nommant. D’alléger les chagrins des enfants du silence en leur offrant nos mots, comme des étoiles. Comme dans Mon Père. Écrire, c’est enlever la morale, celle dont Léo Ferré dirait qu’elle était emmerdante parce qu’elle était toujours la morale des autres, lorsqu’on raconte par exemple une femme qui ose tout quitter par amour, pour une promesse sans certitude. Alors oui, je pensais, en ce qui me concerne, qu’écrire, c’était ajouter des mots au monde, ajouter des rires et des drames, des joies, des tragédies et je sais maintenant que ce n’est pas cela. Écrire, c’est enlever la peur.

*Dans l’attente de toi, Alexis Jenni, L’Iconoclaste, 2016

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