Entretien Entretien avec David Diop

Par Emmanuelle George, Librairie Gwalarn (Lannion)

Lauréat du Goncourt des Lycéens 2018 et de l'International Booker Prize 2021 pour son roman Frère d'âme (Seuil et Points), David Diop signe un captivant roman d'aventure et d'amour au Sénégal, au temps des Lumières, de la colonisation et de l'esclavage. Entre Histoire et fiction, un magnifique hymne à la liberté.

Qu'est-ce qui a donné l'impulsion à l'écriture de ce roman aventureux et documenté ?

David Diop - C'est ma fascination depuis fort longtemps pour Michel Adanson, un naturaliste du XVIIIe siècle, qui est parti explorer le Sénégal pendant cinq ans, de 1749 à 1754, alors qu'il n'avait que 23 ans. Il aspirait à devenir membre de l'Académie royale des sciences de Paris et à être le premier à rédiger une histoire naturelle du Sénégal, une sorte d'encyclopédie universelle. Il a publié le récit de son voyage trois ans après son retour en France. C'était un voyageur scientifique, le premier à penser qu'il était intéressant d'apprendre le wolof, langue parlée au Sénégal, pour échanger avec les autochtones, bien sûr, et ainsi mieux comprendre les propriétés des plantes. Il a collecté des contes et des légendes dans cette langue, même écrit des poèmes, comme l'atteste une étude récente par un historien sénégalais de ses papiers et brouillons conservés au Muséum d'Histoire naturelle de Paris. C'est un homme qui a aussi décrit de ce qu'il rencontrait avec son corps, avec ses sens et c'est pour cela qu'il me fascine. C'était un original. Dans son récit de voyage, certains de ses commentaires sur les Africains ont été repris par des abolitionnistes français à la fin du XVIIIe siècle. La vie de sa fille, Aglaé, qui fut une grande botaniste, est aussi fascinante. À partir de tous ces éléments, j'ai imaginé un récit de voyage secret dans le voyage effectif que Michel Adanson a publié. Un voyage secret où il part à la recherche d'une mystérieuse jeune femme, promise à l'esclavage mais en fuite et dont il a entendu parler un soir dans un village au nord du Sénégal.

 

Une rencontre bouleversante dont sa fille Aglaé découvre le récit dans des cahiers secrets !

D. D. - Oui, cette rencontre avec Maram dont il tombe amoureux est un tournant important dans sa vie et j'ai voulu que le récit soit caché dans un carnet que sa fille découvrirait après sa mort, quand elle hériterait de tout ce qu'il lui a laissé. Je souhaitais qu'Aglaé fasse d'abord le deuil de son père, qu'elle mette à l'épreuve l'amour qu'elle avait pour lui, ce travailleur acharné très peu présent auprès d'elle qui ne lui aura consacré que peu de temps. Vouloir que les cahiers d'Adanson soient retrouvés dans un endroit caché m'a permis d'insister sur les relations entre père et fille, sur la notion de transmission d'un héritage. Pourquoi ? Peut-être symboliquement parce qu'il y a des choses dans l'Histoire qui sont encore dans des tiroirs. J'aime cette idée de devoir ouvrir ces tiroirs pour en extraire les secrets et les mettre au jour.

 

On découvre ici le Sénégal au XVIIIe siècle, à hauteur d'homme, les sens en éveil. Un personnage, compagnon de route d'Adanson est particulièrement attachant, qui est-il ?

D. D. - C'est Ndiak et il a véritablement existé. C'est un jeune Sénégalais, fils d'un dignitaire, qui lui sert de guide, de passeport dans son voyage. J'en ai fait une sorte d'alter ego d'Adanson. Ils n'ont pas le même âge mais ils vont devenir amis. Bien qu'il soit jeune, je lui ai prêté des paroles d'une grande sagesse, celle d'une civilisation différente que découvre le botaniste français.

 

Votre roman, qui confronte l'idéal du siècle des Lumières et les réalités de l'esclavage, est très poétique, symbolique, comme son titre.

D. D. - Ce titre m'a été inspiré par le discours d'un conservateur au sujet d'un édifice situé sur l'île de Gorée et que l'on appelle « La Maison des esclaves ». Ce voyage sans retour, c'est le voyage vers la mort. Je fais aussi référence à l'histoire d'Orphée et Eurydice, le symbole même du voyage sur lequel on ne peut pas revenir. Il y a en effet ici un réseau de significations qui traverse le roman. J'aime faire appel à la mémoire du lecteur que j'entretiens par de petits indices qui courent à travers le récit. C'est une façon pour moi d'engager une conversation muette, une complicité avec lui.

 

À propos du livre

Récit d'aventure et chant d'amour tragique entre la France et le Sénégal du XVIIIe siècle, ce roman s'inspire avec habileté du récit de voyage de Michel Adanson, naturaliste français qui explora le Sénégal vers 1750 afin d'en rapporter une encyclopédie universelle du vivant. Sa composition originale, trépidante porte aussi l'histoire d'une passion et la détermination d'un personnage de femme opprimée et mémorable. Subtile odyssée littéraire où fraternité, humour et sagesse côtoient le pire, ce magnifique roman, documenté, aventureux, sensible et symbolique, qui confronte l'idéal des Lumières et les réalités de la colonisation et de l'esclavage, est incontournable en cette rentrée littéraire.

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