Entretien Sœurs de Daisy Johnson

  • Daisy Johnson
  • Traduit de l'anglais par Laetitia Devaux
  • Coll. «La cosmopolite»
  • Stock
  • 13/01/2021
  • 213 p., 20 €

Aurélie Baudrier Librairie Raconte-moi la terre (Bron)

Après un éblouissant premier roman, sélectionné pour le Man Booker Prize, Daisy Johnson impressionne de nouveau avec l’histoire poétique et sombre de deux sœurs. Un roman d’une puissance rare qui remue et qui chamboule.

Dans votre nouveau roman, vous racontez la relation fusionnelle entre deux sœurs dont même leur mère est exclue. Pourquoi avoir choisi d’explorer ce sujet ?

Daisy Johnson - Mes livres changent toujours de forme pendant que je travaille dessus et si, au début, ils sont quelque chose, ils finiront toujours par devenir quelque chose d’autre. Sœurs est né de mon envie d’écrire un livre sur une maison hantée, mais plus je travaillais sur le texte, plus le livre se transformait en une histoire sur la relation incroyablement intense entre ces deux sœurs. J’ai toujours été fascinée par les relations entre les femmes et cela transparaît dans la plupart de mes livres. Je trouve que les sœurs sont fascinantes car il est extrêmement rare dans la vie d’avoir un tel lien avec une personne que vous connaissez depuis toujours, depuis sa naissance et de la voir changer et grandir. Je voulais écrire sur une relation où le lecteur comme le protagoniste ne sauraient pas vraiment s’il s’agit d’amour ou de quelque chose de plus dangereux. Que se passe-t-il quand quelqu’un de votre famille ne vous traite pas de la façon dont il le devrait ? Comment pouvez-vous vous détacher de cela ? Cette question semble encore plus pertinente cette année où nous sommes confrontés à l’isolement mais aussi à une très forte promiscuité avec les gens avec qui nous habitons.

 

Comment avez-vous travaillé pour réussir à créer une atmosphère si inquiétante tout au long de l’histoire ?

D. J. - J’ai beaucoup réfléchi au genre de l’horreur et à comment créer de la tension dans une scène. Les écrivains d’horreur sont les meilleurs pour créer un rythme qui s’accélère, s’accélère jusqu’à l’insoutenable. Je voulais me servir de la mémoire et de sa fragilité pour créer un sentiment de malaise dans lequel le lecteur pourrait sentir que la vérité est cachée quelque part dans les fondements de l’histoire mais où ni le lecteur ni les personnages ne sauraient vraiment ce qu’est cette vérité. Je voulais aussi commencer par du réalisme, puis perturber le lecteur en insérant des moments d’étrangeté qui se multiplient au fil de la lecture, de façon à ce qu’au début on pense qu’il s’agit de quelque chose d’accidentel, puis petit à petit, tous ces moments commencent à s’additionner et à monter en puissance. La narration à la première personne se prête à la faillibilité, à cette absence de fiabilité. Au fur et à mesure qu’on avance dans l’histoire, la tension et le malaise commencent à infiltrer la langue et la façon dont les phrases se déploient sur la page, créant des blancs, des ellipses, des mensonges dans l’écriture même.

 

La maison où se déroule une partie de l’intrigue paraît étrangement vivante. Avez-vous eu envie de faire de celle-ci l’un des personnages importants de l’histoire ?

D. J. - Le cadre de l’histoire est toujours très important pour moi et j’ai souvent envie que le lieu soit autant un personnage qu’un décor. C’est quelque chose que j’ai exploré dans Tout ce qui nous submerge où tout tourne autour d'une rivière qui symbolise la plupart des choses qui arrivent aux personnages. Je pense que les lieux que nous habitons sont une part essentielle de qui nous sommes et de comment nous agissons. Les lieux sont imbibés de grandes significations. Je voulais que les personnages se sentent prisonniers de la maison, mais je voulais aussi que la maison brouille les pistes de ce qui existe en elle ou non, qu’on ait l’impression que le monde extérieur – nature, animaux, insectes – est en train d’y pénétrer. Je voulais qu’on ait le sentiment, par moments, que la maison observe et réagit aux événements qui se déroulent entre ses murs et que, à d’autres moments, la maison essaie de communiquer avec le lecteur et les personnages.

 

Quelles sont vos influences littéraires ?

D. J. - La lecture est essentielle pour moi, surtout lorsque j’écris. Pour Sœurs, je me suis replongée dans certaines de mes histoires d’horreur préférées, ce qui fut un bonheur. J’ai relu Helen Oyeyemi et Shirley Jackson. Cette année, en travaillant sur mon prochain roman, j’ai été plus éclectique, j’ai particulièrement aimé des auteurs tels qu’Annie Ernaux, Robert Macfarlane, Raven Leilani, Catherine Cho et Karl Ove Knausgaard. Chaque livre que je lis altère la forme de ce que je suis en train d’écrire et c’est très réjouissant.

 

Septembre et Juillet sont nées à dix petits mois d’intervalle. Elles sont inséparables, indissociables, aimantées l’une à l’autre par un lien impénétrable. Pourtant, Septembre maintient sur sa jeune sœur une emprise malsaine. Elle va jusqu’à faire fusionner leur anniversaire, rayant ainsi l’existence de sa cadette. L’autre, docile, cherche continuellement l’approbation de son aînée. À la suite d’un mystérieux incident, les deux sœurs et leur mère Sheela sont contraintes de quitter leur vie à Oxford. Elles débarquent dans une maison de famille lugubre au bord de la mer. Ce lieu inquiétant nommé « Settle House » opère comme un refuge vivant, qui bouge et murmure. Sheela, de plus en plus dépressive, passe ses journées enfermée dans sa chambre, laissant ses filles livrées à elles-mêmes. Immergé dans ce huis-clos à l’atmosphère glaçante, le lecteur frissonne, se perd, s’interroge, jusqu’à la puissante révélation finale qui telle une vague submerge tout.

 

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